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06/12/2005

L'unique pensée de Jules Lequier, par Francis Moury

Baie de Saint-Brieuc


Cela fait des années maintenant, ces deux livres offerts à Natacha V., de Jules Lequier, qu'elle lut (elle qui pourtant ne lisait rien d'autre ou presque que Kierkegaard) alors même que, sans le lui dire, déchirant leur emballage cadeau, je n'avais pu résister à la tentation de les parcourir puis de lire moi-même ces deux ouvrages aux titres bizarres, d'un auteur mort mystérieusement et que l'on présentait, justement, comme une espèce de Kierkegaard français. Voilà tout ce qu'il fallait sans doute pour m'intriguer. Ce fut aussi à cette occasion que je découvris le travail remarquable de Michel Valensi pour les éditions de L'Éclat (qui fêtent cette année leur vingtième anniversaire), auxquelles je suis resté depuis cette première découverte fidèle. Voici donc un extrait de l'article que Francis Moury écrivit pour la revue d'Alain Santacreu, Contrelittérature.

Préliminaire : déroulement du fil rouge de la pensée… et retour

«Ainsi donc, mes Frères, que nul ne dise : Je ne suis pas de ce monde. Qui que tu sois, si tu es homme, tu es de ce monde ; mais il est venu à toi, Celui qui a fait le monde. Il t’a délivré de ce monde».
Saint AUGUSTIN, In Joan. Evang., 38, 8, 6, trad. Étienne Gilson, in Étienne Gilson, Philosophie et incarnation selon saint Augustin (éd. Institut d’Études médiévales des Conférences Albert le Grand, Première conférence prononcée à l’Université de Montréal le 14 novembre 1947, distribué par la Librairie Philosophique J. Vrin, 1947), p. 5.

«Toutefois, cette même autorité divine a fait elle-même quelques exceptions à la défense de tuer un homme. Il arrive que Dieu ordonne un meurtre, soit par une loi générale, soit par un ordre exprès qui vise telle ou telle personne et telle circonstance. […] Quant à ceux qui ont perpétré ce crime sur eux-mêmes, on peut admirer peut-être leur grandeur d’âme, mais non pas leur sagesse ni leur bon sens».
Saint AUGUSTIN, La cité de Dieu, Livre I (413 ap. N.S.J.C.), § 21 et 22, texte latin et traduction avec une introduction et des notes par Pierre de Labriolle (éd. Classiques Garnier, tome premier, 1957), pp. 71 et 73.

«Tout ce qui est possible doit arriver».
F.-W. SCHELLING, cité par Vladimir Jankélévitch, La Mort (rééd. Garnier Flammarion, 1977), p. 18.

«Des recherches philosophiques sur la nature de la liberté humaine peuvent avoir d’abord pour but de dégager son concept puisque le fait de la liberté, quelque direct et profond que soit le sentiment que nous avons de celle-ci, est loin d’être évident et exige, pour être exprimé en paroles, une pureté et une profondeur de conception plus qu’ordinaires ; mais elles peuvent aussi porter sur les rapports entre ce concept et l’ensemble d’une conception scientifique du monde».
F.-W. SCHELLING, Recherches philosophiques sur la nature de la liberté humaine (1809), in Essais (éd. Aubier-Montaigne, traduction S. Jankélévitch, 1946), p. 225.

«[…] Faire, non pas devenir mais faire, et en faisant se faire».
Jules LEQUIER.

«Le rapport d’un esprit à l’acte qu’il accomplit est certainement libre, mais parce qu’esprit signifie déjà liberté».
Jules LACHELIER, Extrait d’une note additionnelle à l’article «Liberté» du Vocabulaire technique et critique de la philosophie de A. Lalande & Société française de Philosophie (p. 561 de la 12ème éd. P.U.F. revue et augmentée sous la direction de René Poirier, Paris, 1976), cité par Louis Millet, Lachelier : la nature – l’esprit – Dieu (éd. PUF, coll. Les grands textes, Paris, 1955), p. 105.

«En d’autres termes, le devenir est candidat à l’être ou, comme le dit Augustin lui-même, Dieu suscite du temporel pour en faire de l’éternel : vocans temporales, faciens aeternos !».
Étienne GILSON, Philosophie et incarnation selon saint Augustin (éd. Institut d’Études médiévales des Conférences Albert le Grand, Première conférence du cycle prononcée à l’Université de Montréal le 14 novembre 1947, distribué par la Librairie Philosophique J. Vrin), p. 45.

Les deux noms du penseur

Comment trouver, comment chercher une première vérité de Jules LequierLe nom sous lequel nous connaissons Lequier est déjà un résultat de ce que désigne le titre de cet article : la liberté. Il s’est librement et tardivement renommé Lequier. Son nom pour l’état civil était Joseph Louis Jules Léquyer. Un tel résultat – passer de Jules Léquyer à Jules Lequier – n’épuise pas sa cause mais il participe déjà à la plus célèbre formule en laquelle on a souvent résumé sa philosophie : «Faire, non pas devenir mais faire et en faisant, se faire». Formule qui n’est qu’un autre résultat du même cheminement volontaire. Volontaire ? Dans le cas de l’adoption du nom nouveau, assurément oui. Dans celui du cheminement, la contingence la plus terrible a eu son mot à dire. Lequier est un philosophe de plus à verser au contingent de ceux dont la philosophie est inexplicable, voire incompréhensible si on ne connaît pas leur biographie.

La vie du penseur et ses trois défaites

Abel et Abel de Jules LequierIl faut donc d’emblée savoir que rien ne prédestinait en fin de compte ce jeune homme catholique breton renommé par lui-même «Jules Lequier» à la recherche philosophique d’une première vérité. Né à Quintin (Côtes du Nord) en 1814, polytechnicien de la même promotion que Charles Renouvier (le futur fondateur du «criticisme»), sous-lieutenant (décembre 1836), stagiaire pendant deux ans à l’École d’Application d’État-Major, il ne put obtenir d’y être versé. Ses années d’études et son avenir professionnel étaient sérieusement compromis. Il s’en plaignit en 1839 au Ministre de la Guerre, s’estimant victime d’une injustice. C’est à cette occasion qu’il fait appel à son cousin François Palasne de Champeaux qui était secrétaire de Lamartine. Le poète-politique influent écouta celui qui se nommait encore «Joseph Louis Jules Léquyer» et fut convaincu de plaider à son tour sa cause : en vain. Il se mit en demi-solde puis démissionna le 06 juin 1839 : première défaite. Deuxième défaite : il se présente aux élections en 1848 dans son département – une terre acquise à Lamartine et aux lamartiniens – mais ne sera pas élu. Et son état de santé psychique donne des inquiétudes à sa famille (tant qu’elle vit mais bien sûr, elle meurt…) et à ses amis. Renouvier fut ainsi le témoin de sa crise majeure. Troisième défaite : alors qu’il est déjà franchement pauvre et isolé, il tombe amoureux d’une demoiselle Deszille à qui il propose deux fois le mariage à quelques années d’intervalle, sans succès. Le 11 février 1862, il marche vers la mer de Saint Brieux (Plérin sur mer) et y nage en direction du large jusqu’à épuisement. Comme il était, paraît-il, bon nageur rompu à nager même l’hiver, on discute pour savoir si sa mort est accidentelle ou suicidaire et cette discussion est importante quand on la rapporte à sa pensée : nous y reviendrons. C’est Renouvier qui publia en 1865 les premières pages connues et essentielles de Lequier qui n’a rien publié de son vivant mais montrait parfois ses écrits à ceux qu’il en jugeait dignes.

Le point commun entre deux penseurs

La biographie de Lequier comporte un point commun frappant avec celle d’Auguste Comte : tous deux auront passé quelques temps dans un asile d’aliénés dont l’activité thérapeutique couvre aussi bien, à l’époque, les troubles psychiques que les troubles neurologiques ou mentaux. Comte en sortit, comme on sait, avec la mention «non guéri» signée par son médecin Esquirol tandis que la rapidité de rétablissement de Lequier surprit agréablement ses médecins qui le jugèrent probablement guéri. Dans les deux cas, ces crises psychiques furent concomitantes avec l’inspiration philosophique, si on étudie la chronologie de leurs écrits en relation avec leurs biographies respectives. Mais Comte fonde d’abord une philosophie positiviste puis une Religion de l’Humanité qui la coiffait organiquement ou la défigurait (selon les héritiers divers) tandis que Lequier trouve sa première vérité qu’il cherchait sans pour autant fonder le moindre système dessus. Ses écrits sont ensuite un travail de questionnement non moins constant. Quelle est-elle, au fait, cette première vérité ?

La suite de l'article, au format PDF, se trouve ici. J'ajoute que plusieurs ouvrages de Jules Lequier sont en cours de numérisation par les éditions de L'Éclat ici même.