06/10/2008

Le maljournalisme à la française : une année au Celsa

«Les dieux sont morts, et nous nous méfions de nos rêves. Nous émergeons du vide et le contemplons un instant avant d’y replonger. Une jeune femme gît morte sur son seuil. Un crime gratuit, mais le monde s’interrompt. Nous écoutons, et l’univers n’a rien à dire. Il n’y a que le silence, nous devons donc parler.»
J. G. Ballard, Millenium people [2003] (Gallimard, coll. Folio, 2006), p. 422.


Le hasard, donnons à la mystérieuse loi qui nous gouverne un nom commode qui n'est bien évidemment pas le sien, le hasard fait bien les choses comme disent ma boulangère et tel pigiste du Parisien. Lisant l'un des ouvrages qui, selon Guy Dupré, infusent d'une essence secrète et inflammable le sang de la littérature française, le magnifique et crépusculaire Solstice de juin de Henry de Montherlant, je suis frappé par les propos de simple bon sens que le général Jean-Louis Georgelin a livrés au Figaro du 22 août (1), où il affirme quelques évidences aisément oubliées (ou simplement occultées) par les cervelles de moutons de nos compatriotes, comme celle-ci :

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26/08/2008

Entretien avec Roman Bernard : un peu de journalisme, beaucoup de maljournalisme et le Celsa en guise de cerise sur le gâteau

«It's not for real
It's just passed the time
It's not real
All I do is rhyme

It's not real
It's just passed the time
All I do, all I do is rhyme.»
Tricky, For real, extrait de l'album Juxtapose.


Le hasard, donnons à la mystérieuse loi qui nous gouverne un nom commode qui n'est bien évidemment pas le sien, le hasard fait bien les choses comme disent ma boulangère et tel pigiste du Parisien. Lisant l'un des ouvrages qui, selon Guy Dupré, constituent l'essence secrète de la littérature française, le magnifique et crépusculaire Solstice de juin de Henry de Montherlant, je suis frappé par les propos de simple bon sens que le général Jean-Louis Georgelin a livrés au Figaro du 22 août (1), où il affirme quelques évidences aisément oubliées (ou simplement occultées) par les cervelles de moutons de nos compatriotes, comme celle-ci :

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27/03/2008

Maljournalisme 6 : fin, par Jean-Pierre Tailleur



Voici le dernier extrait du long texte de Jean-Pierre Tailleur consacré au maljournalisme. J’ai écrit ce que je pensai de son livre qui, dans sa froideur même, glace par ce qu’il laisse entrevoir, toute la théorie malingre, fantomatique des népotismes et des combines en tous genres, les ricanements et les petites tapes entendues qui s’enroulent comme des cloportes dès qu’un peu de lumière éclaire leurs orgies de soupente pourrie. D’un commun accord, nous avons fondu en un seul les deux textes qu’il me restait à faire paraître sur le Stalker, afin de ne pas mécontenter les commanditaires de ce travail, que Tailleur remercie, c’est après tout la moindre des choses.
Je viens de relire l’étrange Conte du Graal de Chrétien de Troyes, que j’avais découvert après la lecture du Château d’Argol de Julien Gracq et j’ai longuement médité sur l’un des passages les plus énigmatiques de ce fameux texte de plus de 9 000 vers, celui où l’ermite explique à Perceval les raisons de son silence alors que le chevalier impavide eût pu sans peine demander à qui le saint Graal était apporté et quelle était la signification de la lance qui saigne. Il ne l’a pas fait d’où, comme le lui explique l’ermite, son oubli de Dieu durant cinq années. Ce passage m’a cependant moins ému que cette brève notation, dans laquelle j’ai trouvé comme une annonce de la thématique d’une des nouvelles les plus fascinantes d’Henry James, La Bête dans la jungle : «Ce iés tu, li malaüreus, / Qant vëis qu’il fu tans et leus / De parler, et si te taüs !» ce qui, dans la traduction parfaite de Charles Méla, donne «C’est le tien, ce malheur / à toi qui a vu qu’il était temps et lieu / de parler et qui t’es tu !». Ce malheur, c’est le nôtre sans doute, à nous qui ne savons plus d’une parole, en nommant le réel, le façonner, le transformer, tout simplement le faire naître.

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07/03/2008

Maljournalisme 5 : à travers le miroir, par Jean-Pierre Tailleur

Musée Saint-Pierre, Lyon, photographie de Juan Asensio

«La manipulation idéologique commence par la première des tortures qui est celle du langage et de la parole»
André Hirt, L’Universel reportage et sa magie noire (Éditions Kimé, 2002), p. 282.


Quelques lignes tout d’abord, qui seront diversement jugées mais qui à mes yeux ont un intérêt évident : elles affirment dans leur froideur immonde, si l’horreur avait encore besoin d’être précisée (et elle l’est, hélas, elle doit toujours l’être…) que la Parole (je veux dire l’art, la beauté, l’esprit) est totalement impuissante face au Mal. Je ne dis pas, comme les petites robots de l’AFP, «attentat kamikaze» ou «terroriste», j’écris : le Mal. Voici donc ce que j’ai lu dans la presse (Le Figaro, édition électronique du jour, le compte rendu du Monde étant tout simplement aussi glacial que le réfrigérateur d’une morgue) concernant le double attentat à Beersheva et celui commis à Moscou : «Shlomi Makias, un volontaire de la police de 50 ans, était toujours sous le choc près de deux heures après l'attaque. Ce que j'ai vu aujourd'hui est sans précédent pour moi», a-t-il confié à l'AFP. «J'ai vu une petite fille disloquée et une femme dans un état impossible à décrire». Alexei Borodine, 29 ans, venait de sortir d'un magasin voisin au moment de l'explosion et a vu des victimes encore vivantes. «C'était des corps déchiquetés. Ces personnes cherchaient à se relever, mais ce n'étaient plus des humains», a-t-il dit à l'AFP. «Une des victimes, un homme, avait perdu son estomac, a-t-il ajouté ». Quel écrivain génial pour ne serait-ce qu’égaler la monstruosité d’un pareil spectacle, en des termes moins imposants, j’allais écrire pompeux, plus simples ? Quel Conrad, quel Benn quel Trakl plongés dans les replis de l’horreur moderne ? Quel Roberto Bolaño, dont je viens de terminer la lecture d'Étoile distante, reprise ménardienne, comme le confesse l'auteur, d'une des nouvelles les plus marquantes recueillies dans La Littérature nazie en Amérique qui évoquait la sombre histoire du lieutenant Ramirez Hoffman. Que fait Bolaño dans ce livre ? Il ne montre rien, il suggère : son écriture devient elliptique, selon une démarche bien connue de tous les écrivains (ceux que j'ai nommés et tant d'autres) qui ont évoqué le Mal, cette réalité illusoire, labile, ce prestige, dont on ne peut rien dire, que la littérature pourtant s'efforce d'emprisonner dans ses filets de mots et d'images.

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27/02/2008

Maljournalisme, 4, par Jean-Pierre Tailleur, précédé d'une leçon de journalisme, par Dominique Mouton du Parisien



Je poursuis la mise en ligne du texte de Jean-Pierre Tailleur avec ce Maljournalisme 4. On y lira avec ravissement, étonnement et, dans mon cas, beaucoup d’amusement, les efforts déployés par notre auteur pour parvenir à capter l’attention de quelques locustes bavards qui, cette caractéristique de l’espèce est suffisamment connue, ne peuvent survivre qu’auprès de leurs millions de congénères tout aussi bruyants.
Tout comme il est ridicule de parler d’un termite, nul n’a pu observer assez longtemps, en effet, l’un de ces criquets brutalement arraché à son nuage qui le protège de l'extérieur et des prédateurs. Encore moins est-il possible de surprendre un journaliste assez fier et brave pour penser tout seul, en tous les cas écrire sans consulter les articles de ses petits copains et, comme le ferait une hyène – ou peut-être un animal moins noble encore – flairer l’air pour découvrir où pourrissent les carcasses… Nous allons y revenir, à l'esprit grégaire propre aux moutons et aux journalistes, espèces voisines par leurs caractéristiques génétiques.
Je viens de terminer l’ouvrage de Tailleur (paru aux éditions du Félin). Mon étonnement est devenu stupeur, celle-ci une consternation qui, au fil des pages, s’est transformée bien souvent en colère. Je ne suis guère étonné, en fin de compte, que pratiquement nul n’ait voulu de ce livre et bien peu de critiques en aient rendu compte ou seulement du bout des doigts pourrait-on dire, une pince à linge sur le nez. L’ouvrage du reste est parfaitement documenté, raisonnablement (si je puis dire) polémique même si jamais il ne succombe à la facilité de l’attaque gratuite ou à cette colère qui gâcherait selon certains quelque plume parfois valable. C’est même le contraire puisque Tailleur essaie d’être juste, n’hésitant jamais à louer tel ou tel quotidien, tel ou tel journaliste, pour leur travail d’investigation. C’est justement cette absence de colère, absence en fin de compte si peu littéraire, qui me fait pourtant préférer à ce type de livre à visée peu ou prou «scientifique» (et c’est bien sûr tout à son honneur) le genre du pamphlet ou, à tout le moins, les ouvrages irremplaçables d’un Kraus, que Tailleur ne cite jamais bien que le patron de Die Fackel ait décortiqué comme nul autre les mécanismes de la presse. J’oubliai, aussi, Kierkegaard qui n’a de cesse de maudire la termitière que représente la presse (en fait, la foule) à ses yeux et n’importe quel auteur, finalement, qui a compris une fois pour toutes que cette même foule était assimilable à un gigantesque étron, il est vrai peu commun puisqu’il bavarde et ne fait même rien d’autre que bavarder…
En guise de plaisante transition avec la suite du texte de Jean-Pierre Tailleur consacré au maljournalisme, voici la réponse que j'ai reçu de la part d'un des journalistes du Parisien, quotidien auprès duquel je me suis naguère étonné qu'il osât affirmer que la désormais fameuse vidéo montrant Nicolas Sarkozy envoyer promener un crétin irrespectueux (nul n'a apparemment noté que sa phrase stupide était en plus parfaitement incorrecte) constituait autre chose qu'une bien vulgaire tentative de racolage.

Ce journaliste qui existe bel et bien, appelons-le Dominique Mouton.

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21/02/2008

Maljournalisme, 3, par Jean-Pierre Tailleur

Jean-Pierre Tailleur, Maljournalisme


«Il se pourrait bien qu'on découvre un jour à quel point a été insignifiante cette guerre mondiale comparée à l'automutilation de l'esprit humain par la presse, dont la guerre ne fut au fond qu'une des émanations. Il y a quelques années un Bismarck – qui a lui aussi surestimé la presse – notait que «tout ce que le peuple allemand a conquis par l'épée est gâché par la presse», et il alla jusqu'à rendre celle-ci responsable de trois guerres. De nos jours, les liens entre les catastrophes et les salles de rédaction sont plus profonds et, de ce fait, beaucoup moins clairs. Car pendant qu'une guerre se déroule l'acte est plus puissant que le verbe; mais l'écho qu'on lui donne est plus fort encore que l'action. Nous vivons de l'écho des choses et dans ce monde sens dessus dessous c'est lui qui suscite le cri.»
Karl Kraus, Cette grande époque précédé d'un essai de Walter Benjamin (Petite Bibliothèque Rivages, 1990), p. 187.

«En vérité, que l’on ou soit ou non journaliste ne fait pas grand-chose à l’affaire. Nul ne peut observer le système médiatique du point de vue de Sirius. Quelle que soit la lunette utilisée, ce système qui ne pense pas réfléchit toute pensée, renvoyant à l’envoyeur une image dont il est prisonnier. Face aux médias, personne n’est libre.»
Élisabeth Lévy, Le Premier Pouvoir. Inventaire après liquidation (Climats, 2007), p. 86.


Rappel :

Maljournalisme, 1.
Maljournalisme, 2.

II – DES RÉACTIONS RÉVÉLATRICES

La façon dont Erreur à la Une a été abandonné, en rase campagne, était annonciateur des réticences à débattre du maljournalisme. Je les ai senties au contact de plusieurs grands éditeurs à qui j’ai montré mon manuscrit en même temps qu’au Seuil. La plupart ont réagi par le silence, et d’autres avec des commentaires condescendants, voire désobligeants, qui déguisaient un refus de critiquer la presse de façon factuelle et sans concessions. Chez Albin Michel, par exemple, l’essayiste Thierry Pfister m’a fermement reproché de ne pas appuyer assez ma démonstration sur des faits. C’était assez consternant venant de sa part car il venait de publier un pamphlet mal étayé contre des journalistes et des politiciens, intitulé Lettre ouverte aux gardiens du mensonge.

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18/02/2008

Maljournalisme, 2, par Jean-Pierre Tailleur



«Mais écrire sans conviction des mots vides pour pouvoir exhiber du papier couvert d’écriture, cela m’est encore impossible».
Carlo Michelstaedter, Lettre à Enrico Mreule, Épistolaire (éditions de L'Éclat, 1990), p. 187.




Rappel :

Maljournalisme, 1.

Un travail lié à une expérience personnelle

Après ce résumé du contenu de mes travaux, pourquoi, comment, d’où, voire de quel droit Bévues de presse est-il né ? Ces questions constituent une manœuvre de diversion pour beaucoup de journalistes. Elles ne leur viennent pas autant à l’esprit devant une critique de l’architecture française ou de la presse… américaine. Ceci étant, ces interrogations sont tout à fait légitimes et je me dois d’y répondre.
Mon souci de comparer les pratiques journalistiques de plusieurs pays tient probablement au bain biculturel dans lequel je suis né, argentin du côté maternel et français du côté paternel. Je suis né à Buenos Aires et ai passé l’essentiel de mon enfance dans la région de Montpellier, d’où également mon attention pour les quotidiens non parisiens, ignorés dans la plupart des critiques du journalisme. Après un cursus scolaire des plus classiques, j’ai étudié à Sup de Co Lyon, aujourd’hui appelée École de Management de Lyon, ce qui m’a facilement – et trop mécaniquement – conduit à démarrer ma carrière professionnelle dans une grande banque internationale. J’ai véritablement découvert le métier de reporter six années plus tard, le cap des 30 ans passés alors que mon employeur, la Société Générale, m’avait expatrié aux États-Unis.

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04/02/2008

Maljournalisme, 1, par Jean-Pierre Tailleur



«Puis la rhétorique «entourbillonne» tel le courant d’un fleuve grossi, dont on ne peut approcher la berge sans qu’il ne vous entraîne au cœur même de ses eaux».
Carlo Michelstaedter, La Rhétorique et la Persuasion.


7c2e4106b5194edcb4c4e83c971f9f32.jpgJe remets en ligne, avec ce premier texte, le long témoignage de Jean-Pierre Tailleur, intitulé Maljournalisme à la française, publié par l'association culturelle de Vouillé, en Poitou-Charente. J’ai rencontré, il y a maintenant assez longtemps, Jean-Pierre Tailleur dans un bar huppé du Trocadéro où nous avons bavardé assez longuement. Il ne nous aura fallu pourtant que quelques minutes pour nous rendre compte que le mal que décrit le livre de Jean-Pierre est endémique et nullement cantonné aux médias, fûssent-ils aussi vérolés que la verge de Casanova.
La même gangrène pourrit à l’évidence la littérature contemporaine, en tous les cas les tristes moignons de ces auteurs qui fréquentent davantage les salles de rédaction que le cloître intérieur du silence, sans l’expérience duquel, aussi douloureuse qu’on le souhaitera, une œuvre n’est rien de plus qu’une trace de bave sur une feuille sale (c’est le cas de le dire avec toute cette malpresse qui nous gouverne…).
Déjà d’habiles rumeurs et de judicieux indices, pour qui sait flairer les délicieux fumets de la décomposition, nous indiquent quel sera le degré de fermentation du cirque médiatico-littéraire prochain : les augures nous ont annoncé un excellent cru et, comble de l’originalité, les plus autorisés s’aventurent à conjecturer, selon l’affreux lieu commun, que la surprise pourrait bien venir de là où on ne l’attend point, peut-être même, allez savoir, la proclamation d’un puissant Veni foras provenant d’on ne sait quel puits de ténèbres, seul capable en tous les cas de faire se dresser le cadavre de la littérature française…
Je parlai d’une universelle pourriture, d’une mascarade et d’une chute médiatico-littéraire qui n’ont absolument rien à envier à leur cousine parlementaire… Quoi d’étonnant d’ailleurs puisque le langage est un, qu’il soit saint ou prostitué, vérolé sous la plume sale de Pierre Marcelle et de ses risibles clones pornographes, mangé par le prurit de la bêtise avec Sollers, Meyronnis et Haenel, royal et éminent sous celle de… De qui…? Je ne sais pas, je ne sais plus, ne me traversent l’esprit, immédiatement, que quelques noms d’hommes depuis longtemps réduits en poussière, comme si notre âge tout entier était décidément (à tout le moins le devenait de plus en plus) incapable à mes yeux de susciter une parole haute et claire ou bien comme s’il ne parvenait pas à s’oublier pour sonder l’Impénétrable, à se taire pour, selon le commandement de Heidegger habilement repris aux Pères de l’Église, écouter bruire le Verbe…

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10/12/2005

Alain Finkielkraut en chute libre ?

Alain Finkielkraut en chute libre ?


J'ai décidé de donner quelque écho à cette lettre que deux journalistes, dont l'un, Jean-Pierre Tailleur, est un ami qui m'avait déjà proposé un certain nombre de textes consacrés au maljournalisme, ont tout récemment envoyé à Alain Finkielkraut, traîné dans la boue après avoir écrit un article (What sort of Frenchmen are they ?, traduction anglaise de l'original en langue hébraïque) publié dans Haaretz.
En voici une version française fidèle, intitulée Quel genre de Français est-ce là ?. J'ajoute, pour faire bonne mesure, ce texte, pour le moins peu amène et prétendument objectif, signé d'Henri Maler et publié sur le site de l'Acrimed. Bien évidemment, ce scribouillard (je ne vais tout de même pas employer le terme d'auteur, n'est-ce pas ?) ne juge absolument pas utile de nous démontrer en quoi Alain Finkielkraut se serait trompé dans ses assertions explosives, se bornant donc, comme la majorité de ses congénères à la stature intellectuelle peu enviable, de pointer les approximations et les subites virevoltes sémantiques du penseur. Le fond de cette sale affaire, bien sûr, que ce besogneux éphémère n'a pas même effleuré de l'une de ses pattes aussi fines qu'un ver des marécages, continue de gronder. Et encore, s'il n'y avait que ces rinçures vite diluables mais non puisque je vous rappelle, au cas improbable où vous l'auriez oublié, que nous sommes en France, pays qui a inventé, paraît-il, la pétition. Alain Finkielkraut a donc eu droit, on s'en serait douté, à la sienne, misérablement contresignée par quelque douzaine d'impuissants sur un site d'arrière-latrine virtuelle. Soyons cependant bien certains d'une chose : s'ils en avaient, durant une seule seconde, le pouvoir, ces imbéciles pétitionnaires ne se contenteraient point d'une ridicule bulle d'excommunication aux vertus citoyennes mais ajusteraient lentement, très lentement, avec un immense plaisir récompensant leur stricte obéissance à la Ligne du Parti, la mire sur le corps préalablement roué de coups de n'importe quel Finkielkraut, fût-il le plus décharné et étique porteur de lunettes, comme nous avons vu la scène, des milliers de fois, se reproduire, par exemple au Cambodge. Car il y a, entre ces crétins compulsifs qui ne sont que des lâches faussement vertueux et les anonymes tueurs des régimes socialistes un point commun banal mais pas moins caché : la haine placide, implacable de l'homme des foules à l'égard de ses frères secrètement haïs, haine ou plutôt ressentiment décrit, dans son abjection petite-bourgeoise, infiniment médiocre, infiniment partagée, par Edgar Poe ou encore Harry Mulisch.

Voici donc cette courte lettre.

A l'attention de Monsieur Alain Finkielkraut.


Monsieur, nous sommes deux journalistes qui avons été sensibles à vos écrits, à vos déclarations sur la situation actuelle en France et dans le monde. Nous partageons vos idées et nous avons été choqués par la levée de boucliers et la campagne infâme qui tente de vous écraser. Ce texte exprime notre solidarité avec vous et vous êtes le premier à le recevoir.

Recevez nos cordiales et solidaires salutations.


Eduardo Mackenzie et Jean-Pierre Tailleur, journalistes.



Personne ne la nomme ainsi, mais tout porte à croire qu’il y a une opération anti-Finkielkraut en marche. Cette machine a pour objet la mort sociale et médiatique du philosophe. Elle connaît, certes, une pause, après la mise au point hésitante de Robert Solé, le Médiateur du Monde, où il admet que ce journal aurait abusé des «anathèmes» contre le philosophe et polémiste. Mais rien n'empêche qu'elle soit poursuivie ou qu'elle rebondisse de plus belle.

Cette démarche indigne n'a pas commencé avec le résumé tronqué de Sylvain Cypel dans Le Monde du 24 novembre 2005. Ce texte prétendait rendre compte d'un long entretien accordé par Alain Finkielkraut au journal israélien Haaretz. Elle a démarré, en réalité, sur France 5, dans l'émission Ripostes de Serge Moati, où l'auteur de La défaite de la pensée a été attiré dans un véritable guet-apens. Un parterre monolithique d'invités s'y est aligné sur la même consigne : disculper les émeutiers des banlieues par un discours victimisant et menacer tous ceux qui oseraient, comme Finkielkraut, examiner les faits et s’interroger sur le facteur ethnico-religieux des «violences urbaines».

L'un des invités, Tarik Ramadan, y était aux anges. L'avalanche de propos outranciers contre Finkielkraut empêchera, en fait, le véritable échange d'idées que les téléspectateurs attendaient de cette rencontre. Désinvolte et condescendant, le professeur ès-islamisme souriait et ricanait face aux propos nauséabonds véhiculés par les chansons rap qu'un Finkielkraut horrifié venait de citer sur le plateau.

Organisée quelques heures après la fin de la vague d'émeutes de novembre, cette étrange émission de Serge Moati a contribué à escamoter les vrais enjeux de la récente vague de violences dans les cités. Elle fut de ce fait une des premières émissions télé où le discours officiel de disculpation et de repli face aux émeutiers fut assené avec une rare brutalité et sans appel.

On connaît ce qui a suivi : Alain Finkielkraut a eu droit au «choix de citations» de Sylvain Cypel, au sibyllin «J'assume» du Monde, aux critiques indignées du Nouvel Observateur, à une menace de plainte pour diffamation de la part du MRAP et aux critiques misérables de Sylvain Bourmeau dans un débat-interrogatoire organisé par France Culture.

Le directeur adjoint de la rédaction des Inrockuptibles, aveuglé par son arrogance et ses a priori politiquement corrects, notait chez Finkielkraut des tares qu’il pouvait s’attribuer d'abord à lui et à ses amis. Notamment, le fait de voir la réalité des banlieues à travers les idées et non les faits. Le philosophe, certes, n’était pas libre de reproches dans ce débat, avec des pointes d’emportement qui lui faisait couper la parole à son adversaire. Mais les propos de Bourmeau, journaliste auto-désigné «intelligent» lors d’une pétition contre le gouvernement Raffarin, étaient des plus consternants, ce que les médias se sont gardé de relever.

Le summum de la mauvaise foi a été atteint par un article du Canard enchaîné du 30 novembre 2005. On apprenait par des moqueries racistes, probablement pardonnables car émises par le vertueux hebdomadaire de Claude Angeli, que le philosophe «n'est pas un Français de souche» et que son nom peut aussi s'écrire ainsi : «Fin-fiel-kraut». Le journal satirique lançait même une pétition pour la suppression de l'émission Répliques, produite par l'intéressé les samedis sur France Culture.

Pourquoi cette volonté de frapper si bassement un intellectuel comme Finkielkraut ? Parce qu'il dérange. Parce qu'il dérange énormément. Car, en contredisant non sans succès les croyances de l'ordre établi, le philosophe-essayiste montre un chemin autre au monde intellectuel français pour lui permettre d'échapper enfin aux sentiers crépusculaires des Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Pierre Bourdieu et autres, auteurs célèbres et célébrés par leurs hauts énoncés bien plats, par leurs apologies du rejet et de la pensée éclatée.

On essaye d'abattre Finkielkraut parce qu'il dénonce sans relâche la montée de l'idéologie des particularismes identitaires, l'approche culturaliste et communautariste. Parce qu'il fustige le relativisme dominant, parce qu'il invoque l'actualité d'Ernest Renan contre les élèves tardifs de Johann Herder. Parce que tout simplement il alerte, comble des erreurs, dans un contexte d’attaques organisées contre les apports positifs de la culture occidentale.