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06/07/2010

Lettre ouverte au Juif imaginaire, par Jean-Luc Evard

Crédits photographiques : Marco Longari (AFP, Getty Images).


Cher Alain Finkielkraut !

Vous revenez de Jérusalem, de Yad Vashem, où vous avez prononcé une conférence, Remembrance and Resentment.
Que de malheurs évités à Israël et à tous les Juifs de tous les temps si parmi eux quelques-uns d’entre nous osaient dire tout haut ce que nul n’ignore : nous n’avons inventé Dieu que pour taire que l’on peut s’en passer !
Depuis toujours ce secret bien connu fait notre calvaire. Car le préjugé vulgaire qui nous met au ban des nations en nous blâmant de prétendre à l’excellence de peuple élu et élitaire, même cette litanie rancunière est encore loin du compte : oui, Dieu nous a parlé, à nous, il y a fort longtemps — mais cette première fut aussi Son ultime manifestation, l’entretien exclusif qu’Il nous avait accordé ne s’est jamais renouvelé, ni pour nous ni pour personne, comme s’Il nous avait lâchés après Sa convocation. À cette révélation il n’est que temps, aujourd’hui, d’en ajouter une seconde : quand Il nous eut parlé (un privilège que nous partageons avec d’autres élus à qui on n’en tient pourtant guère rigueur), notre prophète son porte-parole nous rejoignit ensuite au pied de la montagne où nous l’attendions, pour nous mettre dans la confidence solennelle du Dieu qui venait de nous élire parmi les peuples et les nations. Les Commandements, ajouta Moïse après nous les avoir lus, ne valent et ne vaudront qu’à la stricte condition de comprendre comment s’en passer.
S’en passer ? Non pas en perpétrant les forfaits qu’ils interdisent (sous l’autorité d’Aaron, le frère de Moïse, nous venions d’ailleurs de tâter sans fard des ivresses de la désobéissance) mais au contraire en nous élevant de nous-mêmes à une sagesse si ferme et si paisible que l’idée seule du mal s’étiolerait et nous quitterait, faute de trouver en nous un terrain fertile, une oreille complice (avec elle dépérirait aussi l’idée du bien, inutile puisque, devenus sages, nous connaîtrions la bonté). Ainsi Dieu n’avait-il donc pris la peine de s’entretenir avec l’un de nous que pour nous suggérer comment devenir un peu mieux des hommes et, qui sait ? pour que nous éventions cette bonne nouvelle.
Destinataires de la lettre de la loi, nous devenions du même coup ceux de son esprit. Nous n’avons pas trop manqué à l’appel. Des Commandements qui nous furent dévoilés en bas du Sinaï sortirent plus tard d’autres religions que celle de nos pères, et qui parfois se retournèrent avec véhémence contre elle. Nous tînmes bon. Jamais la rancune ne nous a découragés, l’étoile jaune de nos inquisiteurs n’a pas eu raison de notre fidélité. Fidèles ? Oui, car nous avions eu d’abord les Patriarches, puis les Rois et les Prophètes, puis les Docteurs, et aujourd’hui nous voici une nation ni plus ni moins nationale que les autres : nous avons nos ministres du culte, nos intellectuels, un État, nos extrémistes — la bonne petite normalité de n’importe quel peuple ni trop génial ni trop médiocre.
Et pourtant, à l’évidence, nos ennuis ne diminuent pas. Ils ont changé de nature, mais ils recommencent, la rancune revient, se ravive. En dépit de nos efforts et de toute la persévérance mise à nous arracher à notre condition de peuple paria, la vindicte rôde de nouveau. Je suis peu étonné de sa réapparition (simultanée, d’ailleurs, aux émotions cathartiques déclenchées par l’initiative de parole que prirent, longtemps après la Shoah, ses témoins et ses rescapés). Je le suis si peu que je vous propose un pronostic qui n’a d’extravagant que l’apparence : même quand ces parias du Proche-Orient qu’on appelle les Palestiniens auront leur État (quels qu’en soient la forme et les principes), la rancune et la vindicte antisémites ne faibliront pas. Voilà l’horizon qui se dessine sous nos yeux : la question palestinienne n’obsède à ce point les esprits, elle ne peut, en dépit du bon sens, les obséder à ce point que si en elle se condense une tout autre question, autrement plus complexe, plus subtile, plus décisive, et à laquelle elle sert d’écran, comme sert toujours d’écran au sens commun, et en dépit du bon sens, toute scène simplifiable de la violence géopolitique et théologique. (La question palestinienne «obsède» : je le dis dans tous les sens du terme, car Palestiniens, États arabes, Iran et Israël s’assiègent les uns les autres depuis des dizaines d’années, selon un redoutable affect d’encerclement mutuel bien connu des Européens qu’il a menés en 1914 à une guerre de Trente Ans et à deux ou trois totalitarismes; et je le dis aussi au sens pathologique de l’idée fixe puisque les mêmes esprits que passionne la condition des prolétaires palestiniens n’ont même pas connaissance, dirait-on, des supplices endurés par les marginaux de l’empire russe ou de l’empire chinois. L’obsession où s’alimente l’affect antisémite rallumé n’a donc pas d’autre issue que d’enfler sans fin : même dans les rares intermittences de la guerre, les assiégés ont fait du siège leur raison d’être, ils ne le lèveront jamais d’eux-mêmes.) Et, derechef, cette question autrement plus obscure que l’obsédante question du paupérisme arabe dans tous les pays du Proche-Orient, comment l’approcher ?
«Fidèles», nous aurions été «fidèles» puisque, disais-je, au fil de nos transformations, nous aurions gardé vivant l’héritage, maintenu l’aubier de l’esprit sous l’écorce de la lettre. Nuançons un peu. Nous qui sommes des Juifs de diaspora, nous ne parlons pas de cette fidélité sans beaucoup de circonspection. Deux fois au moins, depuis le début des Temps modernes, il nous a fallu, excusez du peu, repenser la tradition. (Je précise : il nous a fallu repenser l’idée de religion quand notre environnement chrétien substitua la religion de la Raison au dogme de la Trinité qui l’avait nourri depuis les premiers jours de la chrétienté, et dans cet univers sécularisé bien des nôtres ne trouvèrent pas leur place de Juifs mais le motif de bien des tourments, auxquels l’invention du sionisme ne mit pas fin; et il nous a fallu repenser notre condition politique quand apparut l’antisémitisme, c’est-à-dire quand nous vîmes l’incertain et lent processus d’assimilation des Juifs à l’Europe sécularisée se renverser en son contraire, la dissimilation, devenue pouvoir d’État en 1933, de guerre en 1939 et d’extermination des judéités quelques mois après.)
J’insiste ainsi par égard pour notre condition particulière de Juifs de diaspora nés en même temps que l’État d’Israël, et pour la signification qu’elle a plus généralement et pour les générations qui viennent. Sur nous-mêmes et grâce à nos propres interrogations nous pouvons nous représenter la perplexité des Juifs d’Israël : ils savent que jamais l’État fondé au Proche-Orient en 1948 ne rassemblera un jour l’ensemble des judéités établies de par le monde. Or «savoir» cela (comme on «sait» ce que l’on croit savoir d’une évidence qui met néanmoins en échec l’essentiel symbolique d’un projet, l’intégrale d’une volonté, la part déraisonnable d’une stratégie) les oblige à vivre comme s’ils ne le savaient pas – comme s’ils ignoraient que l’État né des œuvres du sionisme se donne explicitement pour tâche une tâche impossible, l’alyia de tous les Juifs. Là encore, je dois insister : cette finalité-là n’est pas une valeur comme la «fraternité» ou l’«égalité» dans une république, pas un mythe comme les lendemains chantants – mais une perspective, un enjeu, une attente aux effets palpables (juridiques, par exemple, quand il y va de la nationalité israélienne, reconnue aussitôt à tout Juif s’établissant sur place).
Nous qui ne pensons pas vivre ailleurs que nos ancêtres, ailleurs qu’en diaspora, nous voici donc liés par une double pensée, par une pensée doublement étrange, avec les Juifs d’Israël : eux se comprennent comme le Centre de la judéité dispersée parmi les nations (idée première du retour au foyer, qui, par contrecoup, fait de la diaspora une périphérie quand elle avait été une dissémination et oriente de nouveau la condition juive), et nous, nous savons qu’au contraire il dépend de nous de modifier, de détraquer le piège mental de l’encerclement qui est comme l’invariant géopolitique de là-bas. Cela ne dépend pas que de nous, mais dépend pourtant d’abord de nous, et je le dis aussi à tous ceux qui, vivant là-bas, savent bien que ce là-bas n’existait pas il y a un siècle et qu’il n’y advint que de par la force d’une idée, celle imposée par les sionistes russes à Herzl rêvant d’Ouganda et par Weizmann à Balfour. C’est d’une idée que l’histoire juive reçut l’élan de la surrection sioniste, c’est d’une autre idée qu’elle doit s’inspirer pour maîtriser et désamorcer la mécanique de siège qui assujettit peu à peu l’État d’Israël en l’immobilisant, en le paralysant dans le souci obscur et ingrat de l’endurance. Entre eux et nous, l’entente suppose d’abord notre initiative : nous devons faire en sorte qu’ils voient bien que nous ne sommes pas le reste centrifuge d’Israël.
J’en conviens volontiers : une telle idée jure crûment avec l’état des choses. Jérusalem capitale, n’est-ce pas, de l’État d’Israël, voilà l’invariant, l’ordre des choses. Comme le dit excellemment l’école géopolitique française, là-bas même la géographie est théologique car la judéité qui y vit vaut trilogie du Livre, du peuple et de la terre – cette terre s’orientant comme tout territoire habité par son rapport à un pôle, et ce pôle, là-bas, étant Jérusalem. Comment pourrais-je seulement prétendre à être plus que la périphérie de cette capitale !
C’est précisément de mieux méditer cette évidence qui me permet d’aviser maintenant comment peser dans le champ d’attractions géopolitiques et théologiques que polarise le nom de Jérusalem.
Je commence par le plus difficile, après quoi le reste suivra. Du sionisme comme il fut conçu, dis-je tout d’abord, il ne reste plus que le nom (parce qu’il est arrivé à ses fins et que maintenant, l’ouvrage une fois achevé, le nom ne saurait plus désigner qu’une chose du passé, sans laquelle certes notre condition n’est pas imaginable et à laquelle nous devons penser avec gratitude, mais de laquelle il faut changer bien des éléments pour que nous puissions en conserver le plus précieux). Comprendre cette nécessité et apprendre à vivre en conséquence est sans aucun doute autrement plus difficile là-bas, en Israël, que partout ailleurs. Mais les Juifs israéliens ont tout à gagner de cette conversion à la réalité la plus élémentaire – épisode ordinaire, qui plus est, de toutes les révolutions révolues : à quoi bon se dire puritain dans l’Angleterre de Dickens, jacobin dans la France de Clemenceau, socialiste dans la Russie de Brejnev et royaliste quand on règne ? Le mot de « sionisme », quand il apparut, eut deux fonctions essentielles, qu’il remplit d’ailleurs avec un brio que durent lui envier bien des -ismes : à l’intérieur du judaïsme, il signalait la naissance d’une culture politique rien moins que révolutionnaire (il accomplissait au sein du judaïsme la même sécularisation de l’idée de nation que, sous d’autres noms et en d’autres temps, les chrétientés avaient elles aussi entamées en sortant du Moyen Âge et accomplies avec les Lumières); à l’extérieur du judaïsme, il signalait une résistance d’un genre tout nouveau à la discrimination antisémite (le sionisme valant d’abord réaction spontanée à la vague des pogroms qui recommencent à l’est de l’Europe et à l’ostracisme antijuif qui s’aggrave à l’ouest).
Ce qui demeure de cette période, la trilogie du peuple, du Livre et de la terre, fait socle pour toujours. Mais ce socle est tradition, et comme toute tradition digne de ce nom, tradition vivante, fidèle, donc, non pas aux mots avec lesquels elle forge les noms qui lui permettent de désigner les choses et de nommer les personnes, mais fidèle à soi, à ce qui, dans l’héritage, se prête à recommencement. Oui, c’est cela, une tradition vivante : en elle les vivants et les morts communiquent sans s’assujettir à la répétition, elle fait mémoire, non pas de la mécanique des rites, mais de leur puissance symbolique, qui n’est au fond que la puissance secrète du Temps de toujours parvenir à engendrer de l’Inattendu au-delà de nos propres attentes et de nos déceptions (ô qu’elles sont injustes, ces dernières, et combien le seraient-elles moins si, plutôt que d’attendre, nous savions agir avec justesse !). Le temps vient, pour les Juifs, de se demander ce que signifie pour eux maintenant l’accomplissement de leur révolution «sioniste», tout comme ils s’étaient demandé pendant des siècles ce que signifiait pour eux l’existence de leur nation parmi les autres (innombrables et mélancoliques avaient été leurs réponses !).
Je ne parle pas ici de ce que le journalisme appelle «post-sionisme», mais d’une affaire autrement plus importante : pendant des siècles, nous avons prié «L’an prochain à Jérusalem». Nous y sommes. Qui ne voit que nous devons changer nos prières ? Qui ne voit que celui qui continue de désirer Jérusalem quand il y vit est… fou ? Certes, le sionisme n’était pas une liturgie – il n’en fut pas moins un passage à l’acte, le « Aide-toi, le Ciel t’aidera » des prières juives, et, en ce sens, la réalisation même du contenu national de la prière juive depuis les temps reculés de l’exil babylonien. Aujourd’hui, si nous voulons bien entendre toute l’urgence qui se ramasse dans cet Aujourd’hui, aujourd’hui nous avons une autre tâche. Aujourd’hui nous avons mieux à faire que de nous arrêter au bilan, nous avons à anticiper. Aujourd’hui nous devons répéter le geste fondateur de Rabbi ben Zakkaï : la Ville est assiégée, passons le rempart et trouvons quelque endroit où déchiffrer ce qui vient.
J’en conviens aussi : même si l’on admet que le plus laïc de tous les sionismes portait encore en lui des éléments ineffaçables de la tradition religieuse (comment en serait-il autrement !) et que, de ce fait, le sionisme réussit à réélaborer, selon la recette moderniste maintes fois éprouvée du romantisme politique et des religions sécularisées, un ensemble de mythèmes porteurs d’enthousiasme, il émanait de lui une force intempestive qui, après coup, rend son succès d’autant plus étonnant (on oublie aujourd’hui à quel point Koestler eut raison, en 1963, d’appeler «miracle» la naissance d’Israël, terme non pas emphatique ou apologétique mais critique puisqu’il désigne en effet avec exactitude la nature historique de l’émotion à laquelle l’État d’Israël doit sa naissance : une religion politique, au sens précis que le terme a reçu chez Tocqueville analysant la Révolution française). Pour une large part, ce succès s’explique par la résolution avec laquelle, au sein du judaïsme, les premiers sionistes s’opposèrent à leurs adversaires traditionalistes, qui ne manquèrent jamais d’arguments théologiques pour justifier le statu quo et jeter l’anathème sur le jeune nationalisme juif sans terre. Aujourd’hui, ce succès laisse voir peu à peu son revers : comme toute religion politique, et malgré la tonalité du quotidien de cité assiégée et assiégeante qui prévaut là-bas, le sionisme est une émotion qui refroidit et qui, refroidissant, se retire dans le souvenir et dans le culte de son époque la plus héroïque.
Je ne rentre dans ces précisions que pour une raison : notre tâche, aujourd’hui, revient, je le répète, à lever le mauvais sortilège de l’encerclement qui infeste le Proche-Orient tout entier selon la même inéluctable propagation du pire que nous avons connue sur le continent européen il y a un siècle. Faire échec à ce qui se présente à la fois comme un imaginaire de la guerre à outrance et comme une réalité géopolitique d’Orient et d’Occident (y a-t-il plus complexe !), cela exige une image de la plus haute précision possible. Je ne saurais être plus précis qu’en détaillant ici en quoi, là-bas, l’encerclement, ce n’est pas essentiellement l’encerclement réel et présumé des peuples les uns par les autres, c’est surtout l’encerclement (hautement redoutable), l’articulation (éminemment dangereuse) du géopolitique et du théologique. Et c’est bien pourquoi il me fallait revenir en bref sur l’histoire du sionisme : l’État d’Israël et sa capitale Jérusalem condensent l’alliage impondérable et intempestif du géopolitique et du théologique. Nous, Juifs de l’ailleurs diasporique nés en même temps que cet alliage on ne peut plus instable, nous ne disposons que de bien peu de levier pour desserrer l’étau. Par où commencer ?
Je l’ai dit dès la première ligne de cette lettre : il faut commencer par lever le secret de l’être juif, et ce secret, connu de tous depuis toujours, tient en peu de mots. Le Dieu qui nous a interpellés et ainsi réservés du reste de l’humanité qu’il n’a jamais honorée de pareille théophanie, eh bien il faut apprendre à nous en passer. Je ne vois pas d’autre moyen de nous rapprocher, de bien partager l’espace--temps avec Autrui, qui n’est pas mon frère mais qui est mon semblable et envers qui j’ai donc des obligations autrement plus sérieuses qu’envers mes Frères puisque mon semblable, n’étant pas tout à fait comme moi (et moi pas tout à fait comme lui), demande bien plus d’attention, de tact, de… providence. Dite ainsi, la chose paraît cocasse, déplacée, indécente, infantile, imbécile, insignifiante. Peu me chaut. Les plus grands événements de l’humaine convivialité ont, justement, toujours commencé par là : un peu moins de Très-Haut, un peu plus d’ici-bas, un peu moins de fraternité, un peu plus de loyauté.
Se passer de Dieu, qu’est-ce à dire ? D’abord ceci : s’en passer ne signifie pas l’abolir, et tomber alors dans l’illusion puérile de l’athéisme. Je ne veux pas dénier, je veux dévaluer. Peu importe, ici, la part personnelle de mes raisons d’en décider ainsi (je veux dévaluer parce que je veux dédramatiser, et je veux dédramatiser parce que Dieu n’est pas matière dont les mortels, s’ils ne sont pas des inquisiteurs, puissent avoir l’outrecuidance de débattre le couteau à la main ou la bombe à la ceinture). Importe beaucoup, en revanche, la raison d’en agir ainsi, raison que je partage avec d’autres. Or elle se déduit et s’expose simplement, dans la droite ligne du peu que je viens de rappeler de l’histoire des Juifs et de celle du sionisme. Je la redirai maintenant sous une autre forme.
Israël, jadis, depuis la chute du Second Temple, souffrait parce qu’Israël était une religion sans politique (et aussi bien : un peuple sans terre, un clergé sans autel, une langue sacrée sans corrélat profane, un code sans économie que domestique ou monétaire). Aujourd’hui, Israël souffre parce qu’il est une religion politique et un État-nation (sans frontières stables !) dans une époque et un monde où ces deux modes se périment – lentement mais sûrement, puisque, de nos jours, la puissance impériale est, d’une part, géopolitique (et non plus théologico-politique), d’autre part, transcontinentale (et non plus nationale). Une fois de plus, Israël est intempestif et veut vivre à contretemps. Or cette vie intempestive et pour ainsi dire anhistorique était douloureuse mais possible du temps de la dispersion parmi les nations (possible parce que thématisée comme un signe de destin par la théologie de diaspora, et ce jusque dans l’œuvre de Franz Rosenzweig, pour qui l’inaptitude des Juifs à l’histoire universelle n’était que l’expression en creux de leur aptitude exceptionnelle à l’histoire sainte). Aujourd’hui, même si moins douloureuse, elle est devenue impossible : Israël est revenu dans l’histoire, Israël est passé de l’histoire sainte dans l’histoire universelle. Nul ne peut servir deux maîtres à la fois. Contretemps d’autant plus riche de sens qu’il se produit au moment même où l’Occident, par la voix de Kojève relisant Hegel en 1936, annonce la fin de l’histoire !
Tel est ainsi le seul service véritable que nous philosophes juifs de la diaspora d’après l’histoire sainte nous pouvons rendre à Jérusalem, la ville qui tente de vivre dans l’histoire universelle en se présentant comme la capitale de ces deux formes incompatibles d’historicité ! Nous devons méditer cette partition juive de la philosophie de l’histoire : comment discerner à temps histoire sainte, histoire universelle et post-histoire ?
Je n’exclus pas que Jérusalem n’ait guère besoin de nous ! Ni que Jérusalem, avant même les vieilles capitales occidentales, ait déjà franchi le pas qui mène non pas à l’histoire universelle, mais à la post-histoire ! (Je suis bien certain, en effet, que l’histoire universelle a commencé du jour où les humanistes comprirent comment raconter l’histoire de l’Homme sans s’autoriser des Écritures – et même en soumettant ces dernières à critique. Mais je suis moins certain de l’hypothèse hégélienne selon laquelle les temps qui viendraient à la suite de l’effondrement de l’Ancien Régime seraient la dernière des époques génériques de l’Homme. Nous avons tout de même assisté, récemment encore, à quelques événements qui incitent à douter du pouvoir du Nouveau Régime ne serait-ce qu’à maintenir l’humanité de l’humain : il s’en est fallu de peu que notre peuple ne soit rayé de la surface de la terre, et la pulsion génocidaire s’est étendue à d’autres continents, par-delà l’Europe et l’Occident.) Pourquoi ne pas envisager, en effet, l’idée que la Jérusalem d’aujourd’hui – celle d’après 1967 –, l’extrême aberration que représente nécessairement pour un esprit moderne l’antique étoile de David en charge des reliques des monothéismes universels, pourquoi ne pas envisager que ce spectacle proprement extraordinaire ne soit pas justement la mise en scène la plus édifiante, la plus ironique, la plus profonde de notre époque ? Comment ne pas voir la signification éminente de ces contrastes : le plus originaire des signes de sacré (la via dolorosa, le Golgotha, les tombes des patriarches, la terrasse de l’apothéose du prophète de l’Islam) rassemblé dans l’étroit périmètre de la capitale d’un État qui n’a pas de constitution mais l’arme nucléaire et qui, moins étendu qu’une poignée de départements français, sert de paratonnerre à l’équilibre, transcontinental, des puissances dominantes ou candidates à la domination ? Jamais les Juifs n’avaient été à ce point au centre de l’histoire universelle. Mais, pour le coup, c’est plus qu’ils n’en demandaient.
Et c’est à nous d’inventer le moins qui nous délivrera de cet interminable état d’exception. Commençons par régler notre théologie, le reste, comme l’intendance, le reste suivra.