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12/07/2010
L’hôpital et la charité : païens contre chrétiens sur le ring pour un combat littéraire de six siècles, 5 et dernier, par Paméla Ramos

Crédits photographiques : Beawiharta (Reuters).
Rappel
Païens contre chrétiens, 1.
Païens contre chrétiens, 2.
Païens contre chrétiens, 3.
Païens contre chrétiens, 4.
Saint Jean Chrysostome, Paulin de Nole et autres associés au trophée
Les chrétiens semblent rassurés, assurés que leur implantation est impossible, à présent, à renverser. Saint Jean Chrysostome célèbre dans son Sur Babylas, une foi répandue qui n’a plus à redouter les attaques destinées à lui nuire, désormais inoffensives. La victoire spirituelle, qu’elle soit païenne ou chrétienne n’est jamais modeste, nous y sommes déjà habitués. Il en arrive à un bien étrange aveu, qui ironiquement a permis à de très nombreuses reprises que nous soient parvenues ces hostilités païennes : «De tant de nations, de tant de peuples, ils n’ont pu gagner ni un sage, ni un ignorant, ni un homme, ni une femme, ni même un petit enfant. Et leurs écrits soulevaient un tel rire qu’ils ont depuis longtemps disparu, et, pour la plupart, sont morts en naissant. Que s’ils se sont conservés quelque part, c’est chez les chrétiens qu’on peut les trouver, tant nous sommes éloignés de craindre que leurs pièges puissent nous faire aucun mal.» (§ 2)
Paulin de Nole, à son tour, dans son Carmen, met sa plume poète au service de cette irrésistible conquête des âmes. «Les ténèbres de l’univers se font moins épaisses. Déjà presque chez tous la foi est la plus forte, la Vie a vaincu la Mort.» (XVIII, 59)
Le fantôme de Julien, Rutilius Namatianus, Palladas, Zosime, Proclus et Simplicius : dernières résistances païennes actives vs le reste du monde
Pourtant le paganisme, s’il est socialement et politiquement muselé, humilié par saint Augustin, auquel s’ajoutera saint Jérôme, perdure dans les cœurs. Julien continue de hanter nos chers didascales, et à Alexandrie errent encore bon nombre de fidèles (Hypathie, mise en valeur par le récent film Agora fut de ceux-là) clamant haut et fort qu’aucune réfutation clairement identifiée comme telle de son Contre les Galiléens n’avaient encore été fournie. On presse donc Cyrille d’Alexandrie de bien vouloir détailler grandement une réfutation afin de faire tomber une bonne fois cette très gênante «citadelle imprenable de l’Hellénisme».
Parallèlement, vers 417, Rutilius Namatianus quitte Rome pour la Gaule. Il raconte dans Sur son retour son voyage en vers, sur le modèle d’Ovide (Les Tristes), d’Horace (Satires) ou encore de Stace (Silves). Pierre de Labriolle, pour une fois, se montre très sévère et sort un peu de sa réserve jusqu’ici inattaquable. On peut s’interroger, après avoir lu ce court texte dont plusieurs parties ont été perdues, sur ce surprenant jugement de valeur que l’auteur émet : «C’est une perte, ce n’est pas une très grande perte» (1). Il considère Rutilius Namatianus comme un «touriste des plus superficiels qui ne sait ni voir ni faire voir et rencontre bien rarement une observation de quelque relief». Bon. J’y ai vu pour ma part de belles envolées ainsi que des passages, notamment sur les moines si nombreux à s’isoler qu’ils n’en sont jamais seuls, franchement hilarants. «Ô multitude de solitaires, qui fait de la solitude un mensonge !» surenchérira d’ailleurs Palladas. Passons. Il lui accorde cependant une «âpre éloquence», une «élégance satirique», qui tiennent toutes deux effectivement une grande place dans son œuvre.
Viennent ensuite les sempiternelles attaques sur les honneurs rendus aux morts pour le Christ. Théodoret de Cyr contre-attaque, sempiternellement, dans sa Méthode pour soigner les maladies helléniques (j’espère que comme moi, vous goûtez les titres prodigieux de tous ces traités). Il signale que les païens sont toujours irrités par les honneurs rendus aux tombeaux des martyrs. Après tout, les «héros» grecs reposant dans les tombeaux font-ils contracter ces fameuses souillures à leurs admirateurs ?
À la fin du Ve siècle, Zosime, historien, se charge une dernière fois de la réminiscence nouvelle de l’empereur Julien qui est un héros à ses yeux, décidément bien encombrant pour les chrétiens ! Il remarque à sont tour dans son Histoire nouvelle la nocivité du monachisme : «sous couleur de tout donner aux pauvres, ils font de tous des pauvres» (V, XXIII, 3).
Pour Labriolle, Zosime «constate une double équation où s’inscrit la vérité de l’histoire : fidélité aux traditions religieuses et païennes = grandeur et prospérité de Rome; mépris de ces mêmes traditions = décadence et malheurs publics» (2). Dans l’Anthologie grecque, X, 82, Palladas d’Alexandrie fait lui un constat mélancolique et sombre : «Les Grecs n’ont plus qu’une ombre de vie. La vie est pour eux comme un songe. Ils traînent une existence morte.»
L’École d’Athènes, haut lieu du néoplatonisme, vit elle ses dernières années.
Plutarque d’Athènes, Syrianus puis enfin Proclus la dirigeront avec intransigeance. Celui-ci, durant 35 ans aux rênes de l’école est rattaché à la tradition de Jamblique, plus encore que de celle de Plotin. Homme de grande piété, il organise toutes ses attaques autour de l’idée d’éternité du monde (opposée donc à la fin du monde prêchée par le christianisme). Dans son Commentaire sur le Timée, notamment, il remet une dernière fois en question la venue tardive de Dieu. «Dans quelle intention, Dieu, après une paresse d’une infinie durée viendra-t-il à créer ? Parce qu’il pense que c’est mieux ? Mais auparavant, ou il l’ignorait, ou il le savait; dire qu’il l’ignorait c’est absurde, et s’il le savait, pourquoi n’a-t-il pas commencé avant.» (88c)
En 529, Justinien ferme le dernière École païenne. Le paganisme ne peut plus être enseigné.
Simplicius tentera dans un sursaut une dernière salve contre les chrétiens, en vain.
Le silence du crépuscule
Après le KO intellectuel de saint Augustin, le KO, plus décisif encore, du pouvoir censure et piétine l’hérésie païenne. Le Moyen Âge n’est plus très loin à présent.
Le long effort antichrétien se trouve paralysé pour un bien long moment.
Ce fut une bien belle bataille, tout de même.
«Le néoplatonisme meurt avec toute la philosophie et toute la culture grecque. Le VIe et le VIIe siècles sont des moments de grands silences.» Émile Bréhier, Histoire de la philosophie.
En guise de conclusion, quelques précisions méthodologiques
Pierre de Labriolle a mené lui aussi une bien remarquable bataille d’historien, et si j’ai ici tenté d’en résumer les grands lignes, cette recension n’est en aucun cas exhaustive, là ou son livre pourrait presque y prétendre. Un très long chapitre est d’ailleurs évidemment consacré à la question juive que j’ai renoncé à aborder ici me concentrant sur le duel proposé en premier lieu. Il n’élude lui-même aucune situation délicate, en ne manquant pas de rappeler cinq points élémentaires de sa méthode, à méditer amplement :
«On devra reconnaître : 1° que toutes les religions, l’homme et Dieu, sont dans le cas d’user de symboles qui se ressemblent; car, dans cet ordre, le vœu de la nature humaine ne saurait varier indéfiniment, 2° que, vivant et se développant au milieu de la civilisation gréco-romaine, le christianisme n’a pu rejeter systématiquement toutes les formes où s’exprimait jusqu’alors le sentiment religieux, encore qu’il en répudiât quelques-unes; 3° que [citant Cumont] «des ressemblances ne supposent pas nécessairement une imitation» et que «les similitudes d’idées ou de pratiques doivent souvent s’expliquer en dehors de tout emprunt, par une communauté d’origine»; 4° que c’est un abus formel d’employer, en parlant de cultes païens, la terminologie spécifiquement catholique, dont, en fait, ces cultes n’ont jamais usé; et que rien ne favorise autant les confusions fallacieuses et les fâcheux à peu près; 5° enfin que, s’ils veulent dépasser la zone peu sûre des rapprochements «ingénieux», les historiens des religions doivent se résigner à toute une série de travaux d’approche, conduits avec la rigueur de la méthode philologique, pour déterminer la nuance sémantique des mots, éventuellement les changements de sens qu’ils ont pu subir, et l’exacte chronologie des doctrines. Faute de ces précautions préalables, tout flotte au gré du dilettantisme érudit» (3).
Notes
(1) Labriolle, op. cit., p. 472.
(2) Ibid., p. 481.
(3) Op. cit., pp. 453-4.
























