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03/06/2009

L'état de la parole depuis Joseph de Maistre (4)

Gérard Trignac, Zone interdite, 1991
Gérard Trignac, gravure intitulée Zone interdite, 1991, reproduite avec l'aimable autorisation de l'artiste.


Rappel
L'état de la parole depuis Joseph de Maistre.
L'état de la parole depuis Joseph de Maistre, 2.
L'état de la parole depuis Joseph de Maistre, 3.


Le langage et le péché originel

Un grand auteur, Cioran a raison de le penser, ne survit qu'à la condition d'avoir nourri, pour la postérité qui s'en régalera, les nombreuses ambiguïtés de sa pensée. Cependant, un grand auteur vit aussi, vit surtout par la force de la langue qu'il a su se forger. Maistre, à ce titre, est un magnifique écrivain, point n'est besoin, pour nous en convaincre, de lire de minutieuses analyses étudiant par exemple la rhétorique de l'auteur. Du reste, ce que je dis de l'écriture de l'auteur des Soirées est à l'évidence valable pour n'importe quel écrivain conscient des possibilités de son fantastique outil car, sans doute parce que nombre des plus grands ont estimé que le langage de l'homme n'était que le reflet dégradé du Verbe, à l'instar de Bernanos, Maistre eût pu faire siennes les paroles de l'auteur de Sous le soleil de Satan : «On ne peut le nier : l'art a un autre but que lui-même. Sa perpétuelle recherche de l'expression n'est que l'image affaiblie, ou comme le symbole, de sa perpétuelle recherche de l'Être». Mais écrire cela, c'est presque ne rien dire et nous arrêter en cours de route, comme si nous refusions l'évidence la plus radicale de cette proximité, mieux, de cette identité entre l'Être et la Parole. Car cette éternelle surrection d'une parole qui, depuis l'origine, n'a cessé d'être identique à elle-même bien que chaque homme qui la reçoit, d'une certaine façon, soit contraint de l'inventer afin de la faire sienne, entraîne une seconde conséquence, tout aussi surprenante que la première. Dieu étant le présent infini de la nouveauté, rien ne peut se créer – pas même l'homme, nous l'avons vu – qui n'ait été depuis l'origine des temps, c'est-à-dire en gestation, dans une mystérieuse compénétration, une inchoativité essentielle, un potentiel de la présence invisible, comme une graine porte et contient en elle non seulement l'arbre qu'elle est déjà minusculement mais aussi la forêt et l'histoire mythique plusieurs fois millénaire des légendes qui germent dans son sommeil, chaque lever de soleil et chaque coucher de soleil se refermant sur l'errant envahi par la peur, mais aussi chaque marche désespérée à la poursuite d'une lueur vacillante trop vite disparue, chaque cavalcade bruyante et passionnée des hommes en guerre ou avides de traverser cette forêt qui les conduira près du roi immobile, perclus dans son royaume dévasté.
Avançons donc, en disant que faire du langage ce miroir borgésien (ou plutôt évangélique avec l'Épître aux Corinthiens de saint Paul), c'est dire que la parole, l'homme et la création sont une fois de plus indivisiblement unis, mais cette fois dans le Mal. Maistre commence par poser l'évidence du dogme du péché originel en écrivant : «Le péché originel, qui explique tout, et sans lequel on n'explique rien, se répète malheureusement à chaque instant de la durée, quoique d'une manière secondaire» (I, 2, 63). Kierkegaard, lorsqu'il développera la thématique complexe de la contemporanéité du péché dans (et par) le Péché, sera le plus évident et proche héritier de la pensée de Maistre, qu'il n'a sans doute pas connu. Le thème de la maladie originelle, chez notre auteur, recouvre ainsi une imputation strictement logique traduite par cette sentence ayant valeur de règle normative : «tout être qui a la faculté de se propager ne saurait produire qu'un être semblable à lui [l'auteur souligne]. Si donc un être est dégradé, sa postérité ne sera plus semblable à l'état primitif de cet être, mais bien à l'état où il a été ravalé par une cause quelconque» (I, 2, 63). C'est prétendre ainsi que la parole de l'homme a été affectée par sa chute, elle-même conséquence de sa prévarication inouïe – qui accrédite le vieux mythe d'un âge d’or où les connaissances de l'homme étaient bien supérieures à celles dont il jouit à présent –, selon la concaténation célèbre établie par l'auteur, qui annonce l'apologie du bourreau : «car il [l'homme] ne peut être méchant sans être mauvais, ni mauvais sans être dégradé, ni dégradé sans être puni, ni puni sans être coupable» (I, 2, 72). Infectés, la parole, le langage humains, parce qu'ils sont comme un corps vivant qui ne peut se mettre à l'abri de la maladie du mensonge, transmettent alors, de génération en génération, les signes évidents de la dégénérescence et de la corruption puisque «chaque langue, prise à part, répète les phénomènes spirituels qui eurent lieu dans l'origine» (I, 2, 97). Notons toutefois que nulle part, dans ce deuxième entretien, Maistre n'aborde de front la question abyssale d'une parole pervertie dès l'origine et dont le père serait Satan, comme, nous le verrons, Armand Robin le fait.
D'origine divine, la déchéance ontologique de la parole semble pourtant devoir être, dans l'œuvre maistrienne, exclusivement imputable à l'homme. Maistre dès lors peut nous paraître naïf lorsqu'il se demande : «Comment l'homme pourrait-il perdre une idée ou seulement la rectitude d'une idée sans perdre la parole ou la justesse de la parole qui l'exprime; et comment au contraire pourrait-il penser ou plus ou mieux sans le manifester sur-le-champ par son langage ?» (I, 2, 64-65). Il ne fait pourtant, stricto sensu, que tirer l'une des conséquences de l'équivalence qu'il développera plus loin (cf. I, 2, 119) entre la parole et la pensée, c'est-à-dire la conscience. Nous avons perdu cette naïveté, tout comme le premier Walter Benjamin l’a perdue, dans un article extraordinaire, où il évoque le péché originel comme le moment où l'homme a fait du langage un moyen, un simple outil alors qu'il était, adamique et pur, la langue de la «connaissance parfaite» n'ayant nul besoin d'une quelconque surdénomination. Sans doute Maistre, alors qu'il contemplait pourtant les ravages que la Révolution produisait sous ses yeux, ravages eux-mêmes provoqués par le germe corrompu de la philosophie politique de Locke (cf. I, 6, 373-374), ravages eux-mêmes fruits tavelés de la mauvaise graine voltairienne (cf. I, 4, 208), peut-être que Maistre, redoutant la venue de nouveaux fléaux, n'a pu toutefois réellement imaginer le degré de dégradation auquel parviendrait la langue, sa propre langue, quelques deux siècles après sa mort. L’auteur n'a-t-il cependant pas écrit, de façon proprement scandaleuse pour l'esprit de nos contemporains, que «l'homme entier n’est qu'une maladie» [I, 2, 68, Maistre souligne], le Mal ayant «tout souillé» (Ibid.) ? En tout cas, il ne pouvait probablement que sous-estimer la perversité du monde moderne, parfaitement capable, après tout, de pourrir les idées, toutes les idées, dans leur écrin de langage, les laissant tourner à vide sur une terre orde, comme Chesterton le disait des idées chrétiennes devenues folles, ce même monde moderne semblant, étrangement, avoir fait le pari d'une présence satanique évidente au creux de son action même si, sous sa défroque séculière, il ne veut pas admettre que la figure du diable le hante plus que jamais. Je l'ai dit, nous avons perdu notre naïveté et puis, comme l'Adversaire, selon le mot très apprécié de Baudelaire sur son anonymat, a la délicatesse extrême de paraître incognito, notre contemporain se croit définitivement débarrassé de cette vieille figure par trop poussiéreuse. Cette contamination, diable ou pas, va prendre des proportions et une étendue dramatiques dans la littérature du XXe siècle.