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16/04/2009

La malfrance, la vraie

«Des intelligences qui, devant le danger menaçant, vont se pelotonner au creux d'une faille de leur être intime, il y en aura à jeter aux cochons.»
Karl Kraus, En cette grande époque (1914) in Cette grande époque (Petite Bibliothèque Rivages, 1990), p. 199.


Nous aurions préféré écrire la mâle France, si tant est qu'elle existe ou même disserter sur la malfrance qui désigne les Maliens revenus d'un pays, la France, qu'ils ont connu le plus souvent en étant parqués dans des logements insalubres de la région parisienne, quitte à jouer avec les mots, en gauchir le sens, comme le fait le désormais tristement célèbre F. G., élève de Sciences Po (la profonde et spectrale stupidité de ses propos s'explique donc en très grande partie).
Je n'évoquerai cependant qu'un des aspects de la malfrance telle que j'entends ce terme, construit sur le modèle évident du maljournalisme : non point tant le problème que notre pays connaît, depuis des années, avec ses voyous de plus en plus organisés et violents que quelques vieux briscards osent traiter, sans peur des représailles, de... sauvageons que son étrange incapacité à nommer précisément ses maux (je ne songe même pas à écrire : les traiter), quitte à déranger les bien-pensants de tous bords ou plutôt, à refuser de nommer réellement ses plaies ouvertes : en collant son discours au plus près de la doxa médiatique, jamais mieux symbolisée à mes yeux que par les dépêches de l'AFP, ces modèles staliniens d'édulcoration voire de véritable déformation de la réalité.
F. G., lui, paraît très bien parti pour accéder aux plus hautes fonctions de la bien-pensance et je suis d'ores et déjà certain que les plus bavardes sommités du novlangue ont félicité ce christique supplicié de n'avoir point cédé aux immondes sirènes de l'amalgame. Ce... jeune homme, cet innocent n'en mériterait pas moins quelques horions supplémentaires, sévères mais justes, à très haute et pure vertu éducative (1), afin, sans doute, de lui permettre de donner aux mots qu'il utilise en les déformant un sens correct.
Il est vrai que l'un des plus séraphiques produits du prêt-à-penser, Nicolas Vanbremeersch, inepte blogueur paraît-il devenu célèbre depuis qu'il nous sert ses ridicules analyses d'invertébré politique, s'interroge, lui, sur la véracité de cette agression, n'y voyant que la propagation virale, sur la Toile, d'une bien évidemment nauséabonde marée de merde néo-droituro-fascisto-nazie.
Faire mentir les mots donc et, si cette tactique, vieille de quelques siècles mais jamais mieux illustrée que par les nombreux et tout de même récents exemples de dictatures et de régimes totalitaires ne suffisait point, alors il faudrait, il faut faire mentir la réalité, Internet, à cette fin, constituant il est vrai un incroyable instrument qui permet au premier imbécile venu, fût-il pontifiant et parodiant une prudence argumentative imaginaire, sans même qu'il connaisse la Psychologie des foules de Gustave Le Bon, de jouer, durant quelques minutes, à Staline, Mussolini (qui s'inspira du livre de Le Bon...), Hitler ou Pol Pot, bref, de travestir la vérité.
Faire mentir les mots, c'est tabasser une nouvelle fois ce pauvre F. G et, ma foi, il paraît avoir reçu tellement de coups de pied et de poing que je m'en voudrais de traumatiser davantage son malingre corps d'étudiant au-dessus de tout soupçon. Je vais donc lui rendre un très utile service, non point en prétendant rétablir la vérité ni même, sans doute, la véracité des faits, du reste parfaitement visibles l'une et l'autre sur la plus anodine des images de cette vidéo désormais fantôme (2), mais au moins en rétablissant quelque peu le sens des mots utilisés par ce pauvre hère qui ne doit même pas comprendre ce dont il s'est rendu coupable.

Notes
(1) Soyons prudents et modérons nos dangereux propos car dans cette lamentable histoire, les seuls coupables sont les extrémistes de droite, les contempteurs infréquentables de la si riche diversité sociale dont notre pays peut s'enorgueillir, les méchants propagateurs de fausses rumeurs concernant les amènes voyous, le policier ayant fait circuler une vidéo devenue fameuse et depuis suspendu de ses fonctions et, sans doute, les bourgeois repus que nous sommes et qui jouissent d'un plaisir torve à regarder l'un des leurs se faire très longuement, avec une évidente application de la part de jeunes hommes lamentablement, voire criminellement stigmatisés par la société, casser la figure. Évidemment, imaginer que F. G. le tabassé puisse porter plainte contre ses agresseurs (alors qu'il l'a fait contre... la ou les personnes responsables de la diffusion de la vidéo montrant ses débuts prometteurs d'acteur !), cela, mesdames et messieurs, ne peut relever que d'une insoutenable discrimination et d'un évident désir de vengeance extrémiste à l'endroit de jeunes noctiliens qui, après tout, se sont un peu amusés sans, pour une fois, tenter de mettre le feu et peut-être même parvenir à faire flamber le bus qui les a transportés.
(2) Il faut à tout prix éviter de montrer des images qui pourraient heurter la très vive sensibilité des Français, ce peuple que l'on ne finit plus de crétiniser. Voici donc un lien vers un site peu recommandable qui pour quelques jours encore permet toutefois de regarder (à condition de s'armer de patience, la vidéo étant hébergée sur quelque improbable site émettant depuis la frontière entre le Pakistan et l'Afghanistan) la vidéo la plus honteusement falsifiée de l'histoire médiatique.



Non pas quatre jeunes hommes mais quatre voyous puisque, jusqu'à preuve du contraire, il ne s'agissait pas de jeunes femmes.
Non pas affrontement mais cassage de gueule en règle, rouage de coups d'un homme (ce point est sujet à controverse) à terre.
Non pas ce que j'ai vécu mais ce que l'on m'a fait subir, et qui s'apparente fort peu à une leçon de vie.
Non pas ancrer mon agression dans le réel mais revoir, bouleversé, ledit passage à tabac qui a été parfaitement réel, mes seuls mots tentant d'ancrer cet événement dans l'irréalité de ma sottise.
Non pas molestés mais frappés.
Non pas il [le chauffeur du bus] est intervenu à sa façon, observant les consignes mais il est n'est pas intervenu puisque ses consignes étaient de ne pas intervenir. Pardon, je suis allé trop vite en besogne : le chauffeur a bien agi puisqu'il a appuyé sur un bouton lui permettant de monter et descendre la vitre de protection de sa cabine. Ce haut-fait de bravoure sera sans nul doute récompensé comme il se doit par son employeur.
Non pas dans un contexte où mes agresseurs étaient drogués ou ivres mais dans un contexte où mes mots tentent encore, des semaines après mon agression, de me plonger dans un état semi-comateux qui est tout de même plus angéliquement opiacé que la rugueuse réalité que je refuse d'étreindre.
Non pas je suis habillé de façon bourgeoise mais j'ai encore le droit de m'habiller comme je l'entends sans pour cela être agressé.
Non pas Deux jours après les faits, je suis allé consulter un psychiatre de l'Hôtel-Dieu de Paris qui m'a dit que j'avais l'air de bien vivre cette histoire mais ce sont les mensonges que constituent mes mots qui me permettent de rendre irréelle mon agression et, partant, de penser (mais je me trompe) que je parviendrai un jour à l'oublier, voire non point à pardonner (le pardon exige la force) mais à excuser mes agres... ces jeunes hommes quelque peu colériques qui apparemment n'aiment guère les bourgeois.
Non pas Beaucoup d'amis ont été choqués par cette diffusion qui me blesse mais beaucoup d'amis, et moi-même, sommes choqués par la vidéo montrant quatre voyous me cassant la gueule avec une application et un acharnement méthodiques qui auraient dû me faire craindre pour mes jours.
Non pas Diffuser ces images sur Internet est très grave car elles remettent en cause une partie de nos principes juridiques mais diffuser ces images sur Internet est effectivement très grave en ce qu'elles montrent la réalité quotidienne de la vie dans une grande métropole française, a fortiori dans une capitale où il ne fait pas bon, la nuit venue, de porter une écharpe Burberry, incontestable signe de richesse.
Non pas Il y a eu un grave amalgame entre la réalité de cette scène et sa représentation mais il y a un fossé entre la réalité de mon agression et la version irénique que je tente, non sans succès puisque mes lénifiantes déclarations ne peuvent être soupçonnées que par les plus extrémistes de mes concitoyens, de me fabriquer.
Non pas Or, je ne veux pas être instrumentalisé mais, c'est, sans doute, par une excessive timidité que je ne veux pas revenir sous l'attention des uns et des autres qui pourraient bien juger que mon accoutrement, si typiquement bourgeois, serait une preuve suffisante pour me désigner à la vindicte de tous les déclassés, prolétaires et damnés de la France, voire de la Terre tout entière et que mon irénique lâcheté pourrait, quant à elle, m'exposer à de nouveaux quolibets voire coups de pied au derrière, que l'on peut sans peine je crois deviner gras.
Non pas Le sujet est propice aux idées radicales et je n'ai aucune envie de nourrir cela mais le sujet est devenu radical depuis que la classe politique française, depuis tant d'années, tait quelques criantes évidences qui lui font peur : il n'y a, dans notre beau pays, plus aucune cohésion sociale (comme dirait F. G., répétant la leçon pieuse de ses professeurs), et la crise ne fait qu'aggraver cet état de fait, dû, certes à tout un tas de causes que l'on prétendra socio-économiques mais qui ne peuvent masquer l'essentielle : la lâcheté de nos concitoyens (politiciens clientélistes, journalistes aèfepéisés champions de l'euphémisme, badauds, etc.) qui n'osent pas appeler un chat un chat, un lâche un lâche et un voyou un voyou.
Non pas Il me fallait sortir de cette réductrice caricature mais le sépulcre fantasmatique de mots mensongers dans lesquels je tente de dissiper ce que l'on m'a infligé (si j'ai bien compté : plusieurs dizaines de coups sur mon corps) est, en lui-même, la plus confondante caricature de toute honnêteté intellectuelle et le plus magnifique encouragement à ce que de nouveaux pauvres hères se fassent casser la figure ou tuer, pour un portable, une écharpe bariolée, un livre de Karl Kraus ou pour absolument rien du tout si ce n'est à cause de la malchance d'avoir croisé le regard de crétins, de voyous, de lâches, d'assassins gorgés de violence et de la trouille de celles et ceux qui n'osent, pour les désigner, employer les termes qu'ils mériteraient d'entendre et de lire.

PS : j'aurais pu méchamment gloser sur le fait que F. G. paraît être le seul sur Terre à ne pas avoir entendu certaines des insultes qui pleuvaient, avec les coups, sur lui mais, de complexion charitable, je me suis subitement avisé du fait que ces coups tombaient aussi sur ses oreilles.