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29/05/2009

L'état de la parole depuis Joseph de Maistre (3)

Gérard Trignac, En dessous, 1989
Gérard Trignac, gravure intitulée En dessous, 1989, reproduite avec l'aimable autorisation de l'artiste.


Rappel
L'état de la parole depuis Joseph de Maistre.
L'état de la parole depuis Joseph de Maistre, 2.


Le langage selon Joseph de Maistre

Je ne pousserai pas plus avant l'analyse des étonnantes similitudes qui unissent nos deux œuvres, même si nous reviendrons sur la présence, dans l'une comme dans l'autre, des sauvages et de leur statut face à la parole, même si nous évoquerons, à la fin de cet article, l'exemple de Kurtz. Examinons tout d'abord brièvement la définition que Maistre donne du langage, tout au long du deuxième entretien des Soirées. Celui-ci, en premier lieu, n'a pu être inventé, mais seulement reçu. Maistre écrit sur ce point une phrase sans ambiguïté qui condense une pensée fulgurante : «Ce qu'on peut dire de mieux sur la parole, c'est ce qui a été dit de celui qui s'appelle PAROLE» (I, 2, 87). C'est dire, dans la concision d'une pensée que George Steiner a brillamment caractérisée comme étant logocratique, que la parole humaine n'a de consistance et de réalité que parce que, proférée au Commencement, elle a été reçue par l'homme sous forme de don. Celui qui parle est donc, d'abord, un homme qui écoute la voix de son cœur évidemment, car la vox cordis, selon Pierre Boutang, est l'intarissable réserve où puisent – et plus que jamais : seront condamnés à puiser s'ils veulent faire taire le vacarme de leurs démons – les orphelins que nous sommes devenus. Celui qui parle est, aussi, un homme qui écoute la voix du monde, sa prose. À ce titre, nul doute que Maistre eût pu pleinement faire siennes ces phrases de Jean-Louis Chrétien, qui unissent admirablement la créature, le monde qui l'entoure et la porte et le Verbe : «Le monde lui-même est lourd de parole, il appelle la parole et notre parole en réponse, et il n'appelle qu'en répondant lui-même déjà à la Parole qui l'a créé. Comment serait-il étranger au verbe, lui qui ne subsiste, selon la foi, que par le Verbe ?». Ces liens inextricables entre la parole, le monde et l'homme façonnent une communauté invisible dont l'une des caractéristiques essentielles est l'absolue gratuité du don; de fait, la question de l'origine, qui chez Maistre est d'une importance séminale, n'a toutefois aucune pertinence théologique. Le don aurait-il un commencement ? Non, puisqu'il est infiniment répandu par l'excès même d'une gratuité qui enrobe le présent d'une aura lumineuse qui est, au sens premier du terme, une préséance.
Il me semble que Wilhelm von Humboldt adopte pour sa part une position plus fine et complexe que celle de Maistre lorsqu'il écrit que s'il «ne sert à rien d'accumuler des siècles et des siècles pour expliquer [l']invention de la langue», force est de constater que la chair et le corps sont déjà en attente ou, comme disent les modernes dans leur affreux jargon, informés, de ce qui n'est pas matière puisque, pour autant, il «ne faudrait pas penser la langue comme quelque chose de donné une fois pour toutes, car sinon on verrait mal comment l'homme pourrait comprendre et se servir de cette langue donnée. Elle sourd nécessairement de lui, progressivement sans doute, mais de telle façon que son organisme ne reste pas comme une masse morte dans l'obscurité de l'âme, mais conditionne comme une loi les fonctions de la faculté de penser, et qu'ainsi le premier mot annonce et présuppose déjà toute la langue». Puis-je risquer un parallèle avec ce que Merleau-Ponty disait des œuvres admirables que nos ancêtres ont peintes ou gravées sur la roche muette des grottes de Lascaux, de Chauvet ou de Cussac, lui qui affirmait que, d'une certaine façon, la pierre inerte et stérile, lourde de son sommeil de matière, avait été rendue vivante et appelée à la lumière par le génie de ces inconnus devant lesquels nombre de nos gloires artistiques modernes ne sont que de profonds autistes prostrés dans la vulgarité ? En somme, sans reculer devant la possibilité d'une origine divine du langage, Humboldt imagine l'homme déjà saturé d'une parole silencieuse, attendant peut-être, comme la Création attendait l'ordre de Dieu pour se manifester, la parole de Dieu l'appelant à briser son silence, comme la roche inerte de Lascaux attendait, pour se répandre et dialoguer en d’admirables fresques, le génie de nos ancêtres. Après tout, la possibilité du don, pour qu'elle se manifeste réellement, nécessite que celui à qui l'on offre puisse recevoir : hormis dans le cerveau borné de quelques-uns de nos naïfs savants, donner à un singe la parole, ce ne sera jamais en faire un homme.
L'homme a été créé après l'univers, mais Dieu, Lui, ne commence pas : son Verbe est de toute éternité. Maistre écrira, à l'inverse de Herder dans son Traité sur l'origine du langage, que «les langues ont commencé; mais la parole jamais, et pas même avec l'homme. L'un a nécessairement précédé l'autre, car la parole n'est possible que par le VERBE» (I, 2, 99). Reste qu'une telle définition entraîne des conséquences surprenantes, que Maistre, selon toute apparence, n'a point suffisamment soulignées. J'ai dit, banalement, que Dieu avait créé l'homme. Mais, affirmer que ce dernier a toujours parlé (I, Ibid.), qu'il n'a jamais été aphone, recevant la parole alors que chaque langue vernaculaire, au contraire, peut naître spontanément, au sein toutefois d'un univers saturé par le langage , c'est d'une certaine façon unir intimement l'homme à Dieu, admettre que, de toute éternité, l'homme a existé en Dieu, jouissant d'une espèce de conscience en rêve de Dieu. L'homme, que Dieu a créé, connaissait donc son Créateur avant même que ce dernier ne le crée. L'homme, créé par Dieu, vivait en Lui avant d'être créé. Et, si nous affirmons que l'homme a toujours parlé, alors nous ne devons point douter de cette extraordinaire conséquence : l'homme a parlé avec Dieu avant que d'être créé, avant même que Dieu ne le fasse conscience et parole capables de nommer la Création. Hamann, dans un passage qui évoque le langage parlé par Adam, entrevoit cette mystérieuse et profonde coexistence de ce qui est et de ce qui doit advenir au travers du symbole de l'enfant, infiniment riche de ce qu'il n'est pas encore et pourtant enchaîné à un présent uniquement fonctionnel qui semble le priver de tout possible libérateur.