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24/05/2009

L'état de la parole depuis Joseph de Maistre (2)

Gérard Trignac, Les portes du silence, 1981
Gérard Trignac, gravure intitulée Les portes du silence (1981) reproduite avec l'aimable autorisation de l'artiste.


Rappel.
L'état de la parole depuis Joseph de Maistre, 1.


Joseph Conrad lecteur de Joseph de Maistre ?

La trame de la parole trouée par le ver du mensonge, la parole salie que Turgot comparait à des pièces de monnaie, son destin n'est-il pas d'accompagner l'homme dans sa destitution primordiale ? Il serait en effet étrange de parier avec Maistre sur l'évidence ontologique du Péché originel sans pour autant penser que ce dernier n'a en rien modifié la nature profonde et invisible du langage qui, après tout, a donné, par la bouche d'Adam, nom à la Création, tombée avec son maître selon saint Paul. La parole doit donc s'aventurer, comme le fleuve qui serpente entre de hautes frondaisons impénétrables de ténèbres, dans les continents inexplorés qui recèlent en leur cœur le mystère d'iniquité, la source maléfique d'où le flot de la voix enjôleuse s'épanche insidieusement. Ainsi Marlow, le narrateur d'une des œuvres les plus fascinantes de Joseph Conrad, ne prend-il la parole que parce qu'il se trouve, avec certains de ses amis, sur une embarcation qui fait mouillage sur la Tamise, celle-ci reliant symboliquement le monde prospère et commerçant de l'Occident aux contrées dangereuses où la rapine et l'exploitation systématique des esclaves ont attiré les aventuriers de tout poil. Ainsi du Chevalier de B*** qui, dans Les Soirées de Saint-Pétersbourg, interrompt le cours de la description de la Néva faite par le narrateur pour s'exclamer : «Je voudrais bien voir ici, sur cette même barque où nous sommes, un de ces hommes pervers nés pour le malheur de la société, un de ces monstres qui fatiguent la terre» (I, 1, 6). Pourquoi ce désir, cette violence sourde qui contraignent l'un et l'autre de ces personnages à évoquer une figure maléfique dont l'intrusion soudaine va troubler la paix de la nuit tombante ? Nous n'en savons rien, mais la brutalité, l'irrationalité d'une telle présence aussi brusquement surgie mime à n'en pas douter la déhiscence du Mal dans ce toujours-déjà-là incompréhensible dont parle Paul Ricœur. Dans l'œuvre de Maistre que nous étudions, dans celle de Conrad, la prise de parole paraît commandée par la nécessité, comme dans le remarquable Absalon, Absalon ! de William Faulkner, de dire le Mal, de remonter, moins métaphoriquement qu'ontologiquement et sans aucune assurance de découvrir une eau pure, à sa source empestée. Pour Maistre, le péché originel et la prévarication des premiers hommes, pour Conrad, la folie de Kurtz, devenu premier homme, c'est-à-dire sauvage parmi des hommes qui, étant eux-mêmes des sauvages, demeurent incompréhensibles au romancier et, pour Faulkner enfin, la volonté démiurgique de son noir héros, Sutpen. Dans tous les cas, le Mal, tapi dans le silence comme un fauve cherchant qui dévorer, bondit férocement dès que la parole, le discours du Chevalier de B*** et de Marlow, prend son essor, brise ce silence grouillant de choses informes. La parole s'élance comme le tigre, mais à ses flancs la bête hideuse est accrochée qui finira par tuer le fauve splendide…
À vrai dire, malgré le fait qu'elle n'a jamais été, à ma connaissance, relevée, je n'insisterai pas sur l'évidente similarité des ouvertures qui unit ces deux œuvres, Cœur des ténèbres et Les Soirées. Dans l'une comme dans l'autre, un narrateur décrit le paysage fluvial qui sert de décor crépusculaire à une conversation entre amis. Dans l'une comme dans l'autre encore, ce même décor représente symboliquement l'univers, l'incessante proximité de l'invisible ainsi que son irruption dans le visible qui est soulignée par la circulation des innombrables bateaux navigant sur les deux fleuves, source depuis laquelle, selon Conrad, l'homme occidental a essaimé aux quatre coins du monde : «Rêves des hommes, graines d'États, germes d'empires», écrit ainsi l'auteur de Nostromo. Dans l'une comme dans l'autre enfin, la proximité du Mal est mystérieusement signifiée par l'intrusion, dans la trame narrative, d'une parole (Marlow ou, nous l'avons vu, le Chevalier de B***) inquiète, désireuse de signifier ce qui ne peut que rester voilé, ce qui doit résister à la seule logique interprétative et faussement éclairante de la raison : le Mal, évidemment. Comme si ces troublantes similitudes ne suffisaient pas, j'ajoute que dans les deux œuvres, la présence en creux du Mal est signifiée par l'évocation, chez Maistre, «d'un de ces hommes pervers, d'un de ces monstres qui fatiguent la terre» et, chez Conrad, d'un colon romain aux prises avec l'absolue étrangeté d'une terre nouvelle, difficilement ravie aux hordes de Barbares qui, plusieurs siècles après les hauts faits de l'Empire, servira de point de départ aux expéditions hardies de l'Angleterre conquérante. Parlant des brusques changements qui se sont produits dans l'esprit du colon romain, Conrad écrit ces phrases significatives, qui serviront bien évidemment de miroir à l'aventure de Kurtz, homme possédé lui aussi par l'intelligence ténébreuse de l'inconnu : «Et il n'y a pas moyen non plus de s'initier à ces mystères-là. Il lui faut vivre au milieu de l'incompréhensible, ce qui est également détestable» .
D'une certaine façon qui n'est pas seulement métaphorique – ou alors, la métaphore n'est là que pour recouvrir une réalité qui dépasse la seule pertinence d'une analyse littéraire comparée –, je crois que Cœur des ténèbres décrit les conséquences d'une parole qui semble s'être définitivement désamarrée de la rade où, patiemment, tout au long de balbutiements s'étalant sur plusieurs siècles, les grands esprits européens avaient construit le superbe vaisseau logique et grammatical leur permettant toutes les audaces, les voyages les plus inouïs sur les mers démontées, inconnues de l'Esprit, à la recherche du Nom de Dieu. Le vaisseau s'est fièrement élancé sur les océans du monde, transportant dans ses soutes les graines desquelles germeraient, effectivement, les empires occidentaux, les fortunes colossales et les déroutes splendides – que l'on songe à celle, exemplaire, de Lord Jim – mais, piteusement, en cours de voyage, quelque chose semble s'être détraqué, le scorbut du mensonge a rongé la solide charpente de la coque. Désormais, comme l'une de ces carcasses que Marlow contemple pensivement alors qu'il remonte le fleuve ténébreux, le vaisseau s'est encalminé dans la sargasse moite de la folie, de la luxure, du déchaînement et de la violence des passions les plus folles. Désormais encore, l'intime faute, nichée au dernier recès de l'âme humaine selon Maistre, semble avoir rattrapé notre conscience et la hanter comme cet albatros dont la blancheur assassinée poursuit l'errance maudite du Marin de Coleridge.