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08/06/2008
Je conserve, tu progresses, par Ygor Yanka

D'Ygor Yanka, outre les excellents textes ridiculisant les immarcescibles prétentions paraît-il littéraires de nos petits situationnistes sollersiens (nommons une fois de plus cette Sainte Trinité de la bluette : Raphaël Denys, David Laurens Atria et Nunzio d'Annibale), il faut lire cet entretien avec votre serviteur.
Précision, peut-être utile : non, tout rapprochement entre des cornichons précieusement conservés dans leur bain de vinaigre et nos trois vagues cacographes dont les écrits ont plutôt la forme d'une courge ne peut qu'être le troublant résultat d'un esprit aussi pervers que malade.
La plupart des chamailleries et des disputes sont la conséquence, ou bien d'une méconnaissance (pour ne pas dire ignorance) du vocabulaire, ou bien faute d'avoir au préalable défini la chose dont on parle. Une discussion sur Dieu dégénère vite en foire d'empoigne si l'on n'a pas pris soin de définir Dieu. Si je me mets à parler de Dieu avec un athée de culture catholique, il se braque d'emblée, car il pense que le Dieu auquel je me réfère est le même que celui des curés, le Dieu des interdits. Cela m'arrive fréquemment avec ma propre femme. Discuter de religion avec elle, malin plaisir que j'ai, est une entreprise à risque.
Le Québec, jusque dans le courant des années 60, a été sous la coupe du clergé, d'une manière apparemment traumatisante. La révolution tranquille (initiée, soit dit en passant, par le gouvernement libéral de Jean Lesage et non par aucun poète chevelu, puisqu'il est dit que ceux qui rêvent les révolutions sont rarement ceux qui les mettent en œuvre), en libérant l'économie, la culture et les mœurs, a permis de repousser le clergé dans ses stalles, si bien que l'influence des soutanes a rapidement décliné, au point de devenir marginale. En 2008, le Québec redoute encore un retour de la férule cléricale. La réalité, c'est que le prêtre comme personnage familier est devenu rare comme de la marde de pape, selon l'expression consacrée. Lorsque, par exemple, ma femme prend un jour en stop un ecclésiastique (qui s'est avéré être l'évêque du coin), elle me raconte ça de la même manière que moi si j'avais pris en stop un phénomène, quelque chose comme un centurion romain échappé d'une aventure d'Astérix.
Qu'en matière religieuse je fasse plutôt profession d'incrédulité (sans être, loin s'en faut, un rationaliste rabique, car mon absence de foi est tout, sauf une affirmation que Dieu n'existe pas ou que je considère les croyants comme une espèce nuisible) ne m'empêche aucunement de suivre d'assez près l'actualité religieuse, de me soucier d'une résurgence, espérée, du christianisme, mais pas ce christianisme de pacotille ou de sacristie qui est notre pain quotidien depuis, disons Vatican II, ni moins encore ce christianisme en chocolat (et en porte-jarretelles) de certain(e)s intellectuel(le)s en mal de Dieu : un christianisme rutilant d'incendiaire, de prêcheur de croisade, de fauve éructant sous l'aumusse – bref, un christianisme de feu, d'oriflammes, de conquêtes, loin des fadeurs dominicales, de la piété monotone, du tripatouillage de péchés minuscules, de la soumission à l'air du temps, des accommodements en rafale. Il doit y avoir tout de même beaucoup de romantisme dans mon approche.
Jean-Paul II, sorte de blanche colombe, rock star vaticane, me tombait sur les nerfs. Benoît XVI, son successeur, me plaît infiniment plus du fait de sa plus grande modestie pastorale, de sa piété moins vulgaire (Debord et ses séides eussent dit spectaculaire), de ce je ne sais quoi de plus austère, de plus acéré, perceptible dans ses traits, son regard de braise sous la cendre des cheveux. J'apprécie chez lui l'intelligence, la vigueur intellectuelle et la fermeté du théologien. Je n'aimais pas chez l'autre son mysticisme de couvent. Il m'arrive donc de parler du pape, en long, en large, en bien, de telle sorte que ma femme le considère comme mon ami et m'appelle lorsqu'on le voit à la télé, ce dont nous rions tous les deux, bien sûr, comme le pape en rirait, bien qu'on lui dénie volontiers tout humour. À ma femme, qui préfèrerait que nous parlions d'autre chose et qui me le fait savoir sans utiliser toujours un langage diplomatique, j'essaie parfois d'expliquer en quoi le pape, lorsqu'il s'élève contre le relativisme en lui opposant des valeurs, primo a raison, mille fois, secundo ne sort pas de son rôle : il est le gardien du dogme catholique et non une girouette politique soucieuse de plaire au plus grand nombre en vue de sa réélection. Ses opinions personnelles, comme homme, peuvent être plus souples... ou plus tranchées. J'essaie d'expliquer par exemple que le pape ne se moque pas du sida lorsqu'au lieu de distribuer des condoms à la ronde, il prône la fidélité comme remède préventif. Ce n'est pas le rôle du pape de recommander l'utilisation du préservatif; c'est le sien de prôner la fidélité comme principe et comme valeur. Et d'ailleurs quel pouvoir a le pape sur les rebelles aux préceptes de la foi chrétienne ? Aucun. Son pouvoir est spirituel, d'influence. Il ne veut, ni ne peut contraindre quiconque. Comiquement, les annonces du Vatican ont le don de mettre en boule ceux qui de toute manière sont et veulent rester sourds à toute réflexion sur les valeurs (supposées castratrices, liberticides), des fois qu'ils se mettraient non à penser (faut pas exagérer), mais à voir poindre en eux des bribes de conscience, soit un terreau propice à l'épanouissement de futures réflexions. Il me semble, à moi, simple pénitent, que le choix assumé de la fidélité est un libre choix (on choisit sa contrainte, si c'en est une), au lieu que céder sans frein aux pulsions rémanentes et récurrentes du désir est un abandon à la nature, et donc une tyrannie. On répute le pape intolérant, mais en matière d'intolérance, les détracteurs de Rome et de la chrétienté n'ont rien à envier aux Torquemada et autres Bellarmin, sauf peut-être la détermination, autrement dit l'absence de tout relativisme.
Les progressistes en politique, selon le schéma traditionnel, sont de gauche : ils veulent surtout le «progrès» dans les mœurs, veulent jouir sans entrave, vomissent la tradition, conchient l'autorité, exaltent les opprimés et en inventent au besoin (les femmes, les Nègres – mais pas les Youpins, ça non –, les homosexuels, aujourd'hui les sans-abris, de préférence étrangers en séjour illégal, pour le frisson de la subversion). La révolution qu'ils appellent de tous leurs vœux me semble moins politique, métaphysique, que platement œdipienne : tuer le père, figure du tyran, et prendre sa place. Un jeune sera naturellement progressiste : le monde ne bouge jamais assez vite pour lui, il veut faire table rase des vieilles choses, tout se périme vite à ses yeux; l'avenir, où sa vie à lui se profile, lui semble riche en promesses, et radieux les lendemains vers quoi il court avec une allégresse de potamochère à la perspective du moelleux marigot. Un vieux, pense-t-on, par instinct se raccroche à ce qu'il a connu, qui le rassure, et s'il n'est pas tout à fait hostile à la nouveauté, il s'en méfie comme d'une peste dont il subodore les miasmes. Finalement, et en général, les jeunes sont de futurs vieux cons, et les vieux sont d'anciens jeunes cons. La science n'a pas encore trouvé le moyen de fusionner en une seule toutes les générations, faire de cette foule un seul être que le présent réconcilierait, par-delà les vaines séductions du passé et les leurres du futur. Heureuse jeunesse que celle insouciante des Trente Glorieuses ! Et heureuse vieillesse de ce temps-là, qui savait pouvoir compter sur la solidarité intergénérationnelle pour assurer ses vieux jours.
Trop de jeunes aujourd'hui sont vieux déjà : rien ne les excite comme la perspective d'une carrière, donc d'une installation. Ils veulent durer. Quelle chanteuse actuelle oserait, comme Barbara, chanter : «À mourir pour mourir je préfère l'âge tendre» ? Qui a volé, non l'orange du marchand, mais le feu sacré d'une jeunesse embourbée dans le temps, crispée devant le futur et obsédée par son avenir, soucieuse à vingt ans du bas de laine où elle espère pouvoir puiser à soixante-dix de quoi nourrir le caniche et faire bander son maître ? On voit aussi des vieux très fiers d'être jeunes encore, ce qui est d'une parfaite indécence, et d'une horreur à peu près totale quand cette compulsive illusion recourt à la chirurgie pour «réparer du temps les outrages». Avec ou sans rides, un septuagénaire est un vieil homme, avec de vieux souvenirs et de vieilles roubignoles, et s'il conserve une allure ou un air jeune, c'est la plupart du temps par la grâce d'un brushing ou de retouches plastiques onéreuses; il peut être plus ou moins dynamique. M'énervent ces vieux qui courent partout et ceux qui ne quittent leur fauteuil que pour gagner leur lit, sans jamais rien penser, sans plus rien attendre de la vie qu'un peu de mort, toujours plus chaque jour, au gré des tic tacs de la vieille horloge et sous les applaudissements du public dans la télévision. Nous en connaissons tous, de ces hommes qui sont à cinquante-cinq ans des vieillards, avec tout ce que cela suppose d'avachissement, et nous connaissons aussi des octogénaires ou des nonagénaires dont l'âge est inscrit dans les rides et là seulement, car l'intelligence (au sens des facultés intellectuelles) chez eux est intacte, vive, pétillante parfois et souvent malicieuse. L'intelligence, lorsqu'on la cultive, n'a pas d'âge. Un vieux, un véritable vieux, c'est une personne qui ignore l'existence de neurones dans sa cervelle vitrifiée.
/* Interlude comique
Je suis, on le sait, un vilain réac, un facho à peine déguisé en habile causeur. D'ailleurs, avez-vous remarqué que rares sont les fachos qui bredouillent ? Un type qui ne massacre pas sa langue est forcément un peu fasciste sur les bords. Hitler avait la parole abondante et un tantinet agressive (ça dépend des points de vue, et certains jours d'humeur sombre je me dis qu'une envolée du Führer est beaucoup plus supportable, moins énervante, que les spasmodiques élucubrations d'un Ruquier). Il écorchait peu le français, vu qu'il ne parlait que l'allemand (raisonnement ab absurdo). Le Pen, qui à lui seul a commis plus de crimes que Staline et Pol Pot réunis, à qui on peut tout reprocher, sinon davantage, est un redoutable tribun. Son français, toujours, est impeccable, et coloré (même si ce monsieur semble peu raffoler des couleurs) – comme moi, sauf que je ne suis ni Breton, ni borgne, ce que je regrette évidemment, car un unique œil suffit à l'aigle, et j'aime assez le kouign amann (sans mentir : j'en ai goûté du véritable, de l'artisanal, un jour, du côté de Lannion, rentrant d'un séjour à Ploulec'h et d'une merveilleuse excursion aux Sept-Iles). Assez blagué !
*/
La réalité est toujours plus complexe, plus nuancée, que ces catégories antagonistes (blanc/noir, bien/mal, progrès/conservatisme, etc.). On peut être progressiste dans un domaine précis et conservateur dans un autre, sans être pour autant incohérent ni versatile – ni joueur, comme le caméléon Sollers. Prenons Internet. Pour moi qu'on répute conservateur et qui ne rejette point l'étiquette, Internet est un indéniable progrès, dans le sens qu'il apporte quelque chose, non banalement du neuf, mais un enrichissement. L'usage que j'en fais n'est point frivole, ou si rarement. Je me sers d'Internet comme d'une bibliothèque universelle à domicile. Je peux grâce à lui lire divers journaux, dans diverses langues, et obtenir en deux temps trois clics toutes sortes d'informations utiles à mon travail ou à ma réflexion du moment. Un seul exemple. À l'époque de la fausse controverse de Ratisbonne, sans Internet, j'aurais sans doute lu dans mon quotidien (Le Soir, que j'achetais chaque jour avant 2000 et l'irruption du Net dans ma vie) que le pape avait prononcé un discours contre l'islam, et j'aurais assurément froncé le sourcil pour marquer ma citoyenne désapprobation. Lorsqu'elle a éclaté, sur un forum que je fréquentais alors, un énergumène du type rebelle en savate s'était offert le luxe et la suprême jouissance d'excommunier le Saint-Père, ce raciste (un Allemand, vous pensez !), au sacro-saint nom de la Tolérance. Je ne lui ai posé qu'une seule question : «Sais-tu précisément de quoi il retourne et as-tu au moins lu le discours du pape ?» Il ne l'avait point lu, sinon à travers le papier hostile au pape du chroniqueur vedette (Bruno Testa) de sa feuille de chou préférée, le Journal de l'île de La Réunion. La première chose que j'avais faite, moi, ayant lu que le pape avait «maudit» l'islam et provoqué le juste courroux des barbus et de leurs avocats occidentaux, c'est me renseigner, et à la source, en lisant le fameux discours, un fort beau texte où j'avais lu précisément le contraire de ce qu'on reprochait au Saint-Père. Je conçois que lire autre chose que les quinze lignes acides d'un chroniqueur en bermuda exige, en plus d'une cervelle en bon état de marche, du loisir – loisir dont semblent dépourvus les censeurs professionnels, trop occupés qu'ils sont à mater les pinups du Web, puisque tel était son passe-temps favori, à mon rebelle antipapiste. Je ne condamne donc pas Internet par principe, comme le font certains de mes amis, progressistes pourtant et joyeux lurons, très épris de modernité (Bossuet, Casanova, Rembrandt, Bach), pour qui la Toile est nécessairement néfaste, où le Diable et ses acolytes tiennent boutique. Ceux-là condamnent en fait sans connaître. Ils n'avoueront jamais non plus que la technique les rebute, et ils ne veulent point souiller leurs beaux jabots, ni fatiguer leurs paisibles neurones en essayant de la maîtriser. Au temps de Gutenberg et de l'imprimerie naissante, ils se fussent cloîtrés dans leurs scriptoria, d'où leurs cris d'épouvante eussent fusé. Je ne suis pas non plus dupe des dérives d'un si bel outil. Mais globalement, pour moi, pour ce que j'en tire, Internet recèle plus d'or que de fumier. Encore une fois, l'usage que l'on fait d'une chose détermine son bienfait ou sa nocivité, comme pour l'alcool, en somme. Et ce n'est pas même une question de modération. Un litre d'excellent vin vaut mieux qu'un seul verre de picrate.
Je me qualifie moi-même volontiers de conservateur, ce qui me vaut d'être regardé de travers, comme un fossile. Je néglige aussi, c'est vrai, de préciser ce que j'entends, moi, par conservateur, et ce que je mets là-dedans comme vinaigre. Le terme conservateur est très péjorativement connoté, je m'en aperçois. Le conservateur, selon le public, semble être un éternel grincheux viscéralement hostile à son époque, contempteur du moindre changement (misonéisme), au regard perpétuellement tourné vers le passé, car tout était toujours mieux avant. Avant quoi, au juste ? Avant le temps de la désillusion, celui de la jeunesse en allée, devine-t-on. Mon conservatisme, qui n'est pas une doctrine mais une sensibilité, est à géométrie variable. Je n'ai cure de conserver pour conserver. L'ordre établi, par exemple, je n'en suis pas un très farouche défenseur. Je me vois mal bouger mon cul pour défendre le trop vulgaire régime démocratique avec ses tables rondes et ses négociations sans fin avec ceux qu'on appelle les interlocuteurs sociaux, les syndicats en première ligne. Je ne ferais rien contre lui non plus, et je le défendrais même contre la menace d'un régime autoritaire, tel celui qui prétendrait restreindre ce à quoi je tiens le plus et que la démocratie permet encore, bien qu'on puisse en douter parfois : la liberté d'opinion et d'expression. Oui donc à la démocratie, faute de mieux, mais à une démocratie autrement plus vigoureuse, moins technicienne, moins bavarde, moins éloquente (le personnel politique est pour majeure partie composé d'hommes et de femmes issus des prétoires), moins papelarde, moins paperassière, portée davantage à l'esprit de la loi qu'à sa lettre.
Je ne déteste pas les traditions, mais là encore, je m'autorise à choisir les traditions auxquelles je tiens et qui me plaisent. La bourrée auvergnate en costume et les coiffes bigoudennes, franchement, voilà qui m'excite peu. Tout ce qu'on appelle le folklore en général, ce musée des traditions populaires, ça me laisse froid. Et même le carnaval, qui n'a plus vraiment de raison d'être, hormis de perpétuer une tradition qui s'est détachée des réalités de la vie quotidienne. Quand on observe en détail le costume traditionnel des Gilles – pantalon rayé en toile de lin, paille, sabots, apertintaille (ceinture de clochettes), grelot au poitrail, ramon –, impossible d'ignorer l'origine rurale d'un carnaval comme celui de Binche. Dans le contexte urbain moderne, entre la voiture, la télévision, l'ordinateur et toutes les occasions qu'a de se divertir homo festivus, le carnaval, jadis une bouffée d'air et occasion annuelle de rigolade aux dépens des puissants, est une extravagance folklorique, un anachronisme, et devrait avoir depuis longtemps disparu, comme les calèches. Quel imbécile toutefois souhaite vraiment que disparaisse le carnaval ?
Ce que j'aime dans la tradition (et non dans les traditions), c'est la filiation qu'elle suppose lorsqu'on s'y inscrit. En littérature, par exemple, je ne crois pas au progrès, ni à la nouveauté, sinon formelle. Nul n'invente rien. La réalité demeure la grande inspiratrice. Les célèbres monologues intérieurs de Joyce développent et affinent une technique empruntée à Édouard Dujardin, et ils sont la tentative, convaincante chez Joyce, de retranscrire le flux de la conscience avec ses lacunes, ses échappées, ses embardées, ses tourbillons. La technique narrative complexe et foisonnante de Faulkner avec ses histoires imbriquées, ses analepses et hypotyposes à la limite de l'hallucination, emprunte la manière des récits oraux. Céline innove en littérature par un style hirsute et chaloupé comme inspiré du jazz, mais ce n'est pas une innovation gratuite, et elle a pour source la vie, la vie la plus crue, et pour protagonistes les personnages les plus triviaux. Ces auteurs-là – et Dostoïevski, Kafka, Proust, etc. – n'avaient cure de lancer sur le marché de la littérature un nouveau produit, cure de renier les illustres prédécesseurs. Ils ont été modernes et le sont restés en s'inscrivant dans le droit fil de la tradition, sans renier l'histoire, mais en l'enrichissant de leurs propres sensibilités, au moyen de techniques anciennes (voire ancestrales) améliorées, sans jamais remettre en cause ni le poids des ans ni l'âge des pères, sans jamais assigner quiconque en justice pour délit de tradition. Nous avons cette chance d'arriver après eux et de pouvoir à notre guise puiser dans ce vivier d'une richesse proprement infernale. «En littérature, on progresse à l'ancienne», disait joliment Gracq. Le modernisme en littérature a longtemps été la chasse gardée des avant-gardes les plus réfractaires à la tradition (dadaïsme, futurisme, surréalisme, nouveau roman, etc.), mais rien ne semble plus périmé aujourd'hui que le modernisme braillard de ces idiots culottés. Quoi de plus risiblement éculé que, par exemple, le Manifeste du futurisme de Marinetti, burlesque déclaration d'amour à la modernité du XXe siècle vagissant, ode à la vitesse et au mouvement ? Ce sont souvent les incapables et les impuissants qui brisent le moule, profanent les tombes, sacrifient les pères. Faute de pouvoir succéder, ils font du passé table rase et veulent ainsi faire croire qu'ils sont originaux, qu'ils sont neufs alors qu'ils sont déjà moisis, quand ceux qu'ils traitent de badernes, de croûtons, de vioques, poursuivent leur route sans hâte, en riant sous cape des blancs-becs pommadés. Un fils n'est pas destiné par nature à moins bien faire que son père (réel ou putatif ou virtuel). Il le prolonge, voilà tout, le ramifie. À ce fils d'être digne de son père, à lui d'améliorer son art s'il le juge faible ou vieillot, au lieu de le saccager, par impuissance et par paresse. Mais il voudrait briller dans son art sans apprendre les ficelles du métier, sans avoir à reconnaître un jour ce qu'il doit aux autres, aux anciens, à son père. L'art pour cet indigne fils n'est pas un but en soi, mais un moyen de parvenir. Il se sert, au lieu de servir. Et comme, dans sa logique ascensionnelle, la fin justifie les moyens, il s'épargnera les fatigues de l'apprentissage, celles de la remise permanente de l'ouvrage sur le métier, et coupera court à toute censure magistrale par un violent déni d'autorité dont il accablera ses pères. Le pire des héritiers vaudra toujours plus à mes yeux qu'un parricide.
Dans le «progrès» au quotidien, ce qui a le don de me mettre en rogne, ce sont les nouveautés qui n'apportent rien, sinon du neuf (et du design, pour complaire aux snobs, race méprisable). Le meilleur tirebouchon, le plus efficace, a été inventé il y a des siècles, et c'était du solide. Je ne dirai rien des casse-noisettes made in China en métal à deux sous la tonne (chaque hiver, j'en casse un sur une noisette que mes vieilles et branlantes dents eussent brisée sans dommage). Bref, plus on invente, moins ça fonctionne. Sous couvert de progrès (soit de marche en avant, à en croire les optimistes), on invente chaque jour des trucs et des bidules qui progressivement nous éloignent de la nature et subséquemment nous rapproche de la cage. Reste à savoir qui – ou quoi –, dans le zoo futur dont nous serons les attractions, nous lancera cacahouètes, bananes et romans populaires. Le leitmotiv principal de cette frénésie inventive, c'est l'obsession sécuritaire. Au Québec, «sécuritaire» est l'adjectif le plus employé comme argument de vente, de la bagnole au pot de yaourt en passant par le réveille-matin. Ça donne des flacons impossibles à ouvrir, des emballages plus difficiles à percer que l'acier du coffre-fort le mieux trempé, et des notices d'emploi kilométriques. Sécurité, hygiène et santé est au Québec une devise. Le Québécois est un homme en santé, il ne touche rien ni personne sans se désinfecter les mains dans la foulée; la piscine – forcément sécuritaire – qu'il achète, il se garde de la remplir d'eau, donc d'y nager, crainte de se noyer – mais il lui faut sa piscine, comme au Belge ses frites. Le jour où la notion de danger aura disparu, ce jour-là sera à marquer d'une pierre blanche. Il n'y aura plus de danger, parce qu'il n'y aura plus d'hommes.
Conservatisme, progressisme... des notions à la fois claires et confuses – claires sur le papier, confuses sur le terrain. Progressiste en Grande-Bretagne, Tony Blair eût été en France diabolisé par les socialistes et traité de libéral (injure à peine inférieure à «fasciste» dans une bouche de gauche). Même chose pour Hillary Clinton aux États-Unis, plus à droite, au fond, que bien des libéraux français, alors que dans son propre pays elle est considérée par certains de ses adversaires comme une quasi-communiste. Les réformes essentielles sont fréquemment le fait des conservateurs. On voit en France «les forces du progrès» freiner des quatre fers et hurler au loup à la moindre menace de changement. Quelle est donc cette force qui pousse à l'inertie, ce progrès calquant sa démarche sur celle de l'épouvantail dans son champ séculaire ?
Tony Blair, fin janvier, à la tribune du colloque initié par Éric Besson à l'occasion du lancement de son mouvement (Les Progressistes), a défini comme suit le progressiste : «le refondateur du consensus social d’après-guerre», en lui opposant le conservateur accroché à «l’État Providence». Selon Tony Blair, je suis alors, en politique du moins, un progressiste.
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