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23/05/2008

La littérature sous le soleil noir de la violence, 1

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Cet article a paru dans la revue intitulée Esprits Libres (numéro deuxième, mai 2000 : Violences) dirigée par Nathalie Sarthou-Lajus et Chantal Delsol.


Tout hurle et flambe. La terre harassée s'est retournée dans un dernier hoquet et dégorge la multitude en décomposition, les monstres de l'océan flairent avec dégoût les noyés que charrient les flots, ils cognent leur mufle contre les minuscules caparaçons qui protègent ridiculement les derniers hommes, avides de tuer, de brûler et de violer, pour signer une dernière fois le vélin de leur histoire sordide, risible et cruelle, avec le sang de leurs victimes. Quelques-uns, levant le regard qu'ils détournent un instant de l'horreur dans laquelle ils pataugent, aperçoivent sur l'horizon rougeâtre les quatre cavaliers retenant leur monture décharnée, impatiente de brouter les charognes. Enfin ils s'élancent, portant dans les villes incendiées la mort et la famine, la peste et la désolation, la bonne nouvelle de l'armée de Dan, jetée sur la multitude terrorisée par l'Abomination qui a gravi le puits de l'Enfer, accompagnée par les monstres inconnus de l'Apocalypse, afin d'accomplir la dernière œuvre, la destruction totale du monde.


Violence et Modernité

Ces lignes ridicules, tout justes bonnes à orner l'incipit d'un almanach de Nostradamus ou d'un livre de Paco Rabanne, ces lignes qui nous font sourire, si l'un des contemporains du moine Savonarole les avaient lues en tremblant, ces lignes aujourd'hui considérées comme pompeuses et ampoulées, si elles avaient été prononcées devant l'un de ces hommes qui attendaient dans l'urgence de la terreur la fin du monde prédite par Joachim de Flore, ou colportée de prêche en prêche par Vincent Ferrier, ces lignes bêtes que j'ai inventées facilement mais qui pourraient être celles d'un de ces trois auteurs ou de n'importe lequel de ces esprits angoissés dont Jean Delumeau (1) raconte la grande peur, ces lignes je crois auraient provoqué quelque irrémédiable commotion dans l'esprit de ces cœurs simples, peut-être même les auraient-elles conduits au désespoir, et, finalement, au suicide. Le sourire ironique que nous leur adressons en les lisant signifie que nous pourrions en rire, si seulement ces images grandiloquentes d'une fin du monde, d'une violence ultime et surnaturelle, ne nous inquiétaient bizarrement, souterrainement si je puis dire, si elles ne continuaient pas d'exercer de façon inexplicable leur sombre prestige.
Et d'abord, si ces phrases nous font sourire – sourire et non pas rire, car le rire suppose une grandeur dans le Mal, comme Baudelaire le savait, que nous n'avons plus –, c'est bien évidemment parce que nous sommes habitués à la violence, et que nous le sommes bien plus qu'un soudard du Moyen Âge écumant les plaines de la rapine et du meurtre, et qui, lui au moins, ne commettait presque jamais ses forfaits sans pouvoir évacuer la peur du châtiment de l'enfer, auquel il savait bien qu'il condamnait son âme pour l'éternité, comme l'histoire de Gilles de Rais nous l'enseigne. Violant et dévorant, démembrant et excoriant les chairs enfantines de ses dizaines de victimes, du moins le noir Maréchal de France et compagnon fidèle de la Pucelle ne hurlait-il sa joie démoniaque que parce qu'il savait qu'il l'asseyait sur un parterre de braises sempiternelles.
Quant à nous, habitués, sans doute le sommes-nous bien moins que l'homme futur, notre enfant, qui se moquera dans quelques années de notre puérile timidité, mais déjà nous rions de l'enfer, génial moyen de coercition post-mortem. Certes, l'espace et le temps vierges sont devant nous, je pense là-dessus la même chose que l'optimiste. Mais ce dernier s'est-il avisé que le règne de la violence est un gouffre plus inconnu que les étendues sidérales, et que l'invariable roulement des flots de la durée n'a apporté, pour lors, à l'homme rien d'autre que la chute et la ruine, dont notre siècle est le raccourci effrayant ? Ainsi, les gaudrioles de l'Apocalypse de Jean, que valent-elles si on les compare à un bon film hollywoodien ou à l'un de ces spectacles, également américains, de guerre propre, intelligente, virtuelle, sans bavure et sans mort, en somme, artistique ? Ces images éculées, peuvent-elles, ont-elles même le droit de se prévaloir d'une quelconque prééminence dans le spectacle de l'horreur, aux yeux lassés d'hommes et de femmes qui ont connu les années noires de l'enfer sur terre, les camps d'extermination nazis, les goulags communistes, les chambres de torture capitalistes, la quotidienne violence de nos lâchetés et de nos mensonges minuscules, les cloaques où pourrissaient les opposants de Pol Pot, ceux où continuent de pourrir, aujourd'hui, et demain, tel ou tel réfractaire, célèbre comme Patočka, ou inconnu dont personne ne gardera la mémoire, nos yeux qui ont connu et connaissent encore, qui connaîtront encore, aujourd'hui, oui, et demain, demain et demain et demain comme Faulkner le répète après Shakespeare, la banalité extrême du Mal, d'une horreur dépouillés de tout vestige de grandeur romantique, tel qu'Hannah Arendt en a dévoilé le visage morne et affligeant après le procès d'Eichmann ?

Une violence parodique et désacralisée

Aujourd'hui, la violence, partout présente, est, comme on le dit justement mais sans comprendre toutefois la réelle portée de ce jugement, gratuite, offerte comme un don, donnée gracieusement, c'est-à-dire qu'elle est sans cause, sans réelle intention, sans raison ni souci. Elle seule, avec la charité dont elle parodie les effets, n'obéit pas à la loi universelle de l'échange, elle seule s'évade de la logique de la consommation marchande, ou de celle, spécieuse et mortelle, avilissante selon Gandhi, de la loi du talion (2). Elle seule est sans fin ni moyen, demeure libre de tout impératif catégorique kantien, puisque, gratuite, en somme divine, elle s'offre comme la manne providentielle témoignant de l'élection. La ressemblance s'arrête ici : qui, en effet, quel est l'élu de la violence moderne ? Certainement pas Jérémie, ou Isaïe, ou Osée, l'un de ces terribles mendiants de la fureur prophétique dont l'Ancien Testament nous livre les errances pleines de crainte et de tremblement, mais plutôt... Mais voyons, personne !, puisque, comme l'énonce l'adage bien connu, nul n'est prophète en son pays, ou alors tout le monde, vous, moi, n'importe qui, n'importe quoi, votre oncle ou votre cousin, ma voiture ou votre chien, sa cage d'escalier ou sa fiancée, ma façade ou ton vélo : la violence gratuite, partout présente comme un Dieu, omnisciente et omnipotente comme lui, arme des gouvernements (tyranniques certes, mais aussi démocratiques) et truelle assassine des petits vandales, ne choisit plus, n'élit plus mais frappe au hasard, coupe généreusement les têtes, en toute justice puisqu'elle est impartiale, sans préférence ni goût, comme le serait l'idéale faucille maniée par un aveugle. C'est que la violence qui, comme l'argent selon Léon Bloy, est la contrefaçon de Dieu, dans nos sociétés arbore le masque sans trait du hasard, celui du destin : la violence sans Dieu, la violence qui infecte notre civilisation depuis que Dieu est mort, la violence annoncée magistralement par le voyant Nietzsche (3), est devenue arbitraire, fatale, pure nécessité, fonçant brutalement dans la masse panurgique des moutons (ou des pigeons, si l'on se souvient des analyses de Heidegger sur la banalité du langage publicitaire, partout triomphant, partout dressant ses panneaux, occupant chaque parcelle du visible, publicité qui nous fait violence, violence qui se fait argument de vente) comme un aigle aux yeux percés, pardon, comme un corbeau, mais un corbeau qui arborerait la livrée du rapace royal.

Notes
(1) Jean Delumeau, La peur en Occident (Hachette, coll. Pluriel, 1993).
(2) Contre laquelle lutte la non-violence selon une analyse désormais classique de Gandhi. Voir ses Lettres à l'Ashram (Albin Michel, 1937), pp. 86-88.
(3) Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra bien sur, avec le meurtre commis par «le plus laid des hommes», mais aussi avec le pathétique cri de l'Insensé (paragraphe 125), dans Le gai savoir.