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14/10/2007
Quand Haenel pâture Reyes, par Alina Reyes

Ajouts du 14 octobre : Ygor Yanka en nageur de combat dynamitant une gondole, Juan Asensio qui a abandonné toute espérance, se demandant où est passé, bon sang, ce fichu cicérone de Virgile...
Ygor Yanka nous offre à ce jour le résumé le plus complet de l'affaire Reyes/Haenel.
Cercle d'Ali... pardon, de Phili... non, zut, de... Ah oui, d'Antonin Ar... Non ? Mais de qui donc est ce livre ? Bref, Cercle de qui l'on voudra est posé sur mon bureau. Une crainte subite, devant un objet apparemment diablement dangereux, m'a tout d'abord empêché d'en lire les premières pages et puis, rassuré par une prière adressée à tous les dieux de la littérature que Roberto Calasso prétend morts et qui ne sont que consternés par la pauvreté de nos holocaustes artistiques, je me suis enhardi. J'ai donc ouvert ce livre. J'ai donc franchi, les épaules rentrées, dans ce royaume fuligineux du Rien où Dante lui-même ne s'est pas aventuré. Ce livre en tout cas, ou alors c'est à se damner, ne gagnera aucun prix littéraire, hormis celui, créé ad hoc par l'ardent Doge, des Recalés de Venise (information confidentielle : j'apprends à l'instant que le dernier ouvrage de François Meyronnis concourt également pour ce prestigieux prix récompensant les moutons sollersiens les plus placides... La bataille va être rude, peut-être même épique !). Bref, enhardi par d'aussi saintes libations, la main droite posée sur mon très vieil exemplaire de la Divine comédie, j'ai commencé ma lecture du livre-total de qui donc déjà ? et...
... et c'est tout simplement prodigieux, c'est énorme, c'est colossal, c'est admirable d'une platitude virtuose, l'écriture de qui-l'on-voudra réussissant ce prodige de charrier une bonne centaine de références littéraires qui se mélangent en un brouet insapide, le bol rempli de grumeaux translucides que l'eunuque avale quotidiennement pour pacifier la virilité de ses forces enfuies.
Mon Dieu, comment vais-je pouvoir parvenir à terminer la lecture de ce... de ce quoi ?
C'est donc ici que tout a commencé.
Pierre Assouline, qui ne peut s'empêcher, par complexion profonde autant que profession superficielle, d'évoquer tout ce qui ressemble à un bruit de couloir, moins que cela, à quelque vague borborygme de bidet pourvu qu'il soit installé dans les toilettes d'une salle de rédaction ou bien entre les murs d'une prestigieuse (de préférence) maison d'édition, Assouline revient donc sur cette affaire que, par un geste d'auguste magnanimité, il a décidé d'ignorer, renvoyant la plaignante à ses fourneaux et ses probables avocats.
C'est que cette affaire qui, selon Pierre Assouline, n'est que le fruit peu savoureux de la très certaine hystérie d'une femme et qui heurte quelque peu, tout de même, écrivons-le, la mansuétude d'un célèbre éditeur ayant publié pratiquement tous les ouvrages ou presque du journaliste, n'est pas même certaine, est peut-être bien, selon notre très fin limier, un vulgaire champignon se croyant truffe.
Elle serait même, l'adjectif-couperet est lourdement lâché qui condamnera l'écrivain à une décapitation silencieuse, elle serait même entendue, comme nous le chuchote ce sphinx de l'investigation littéraire.
Comme si Pierre Assouline avait lu un seul livre de nos deux protagonistes (ah si, tout de même, mais il y a quelques lointaines années, Le Boucher, le livre par lequel tout a vraiment commencé...), qu'il s'agisse de ceux d'Alina Reyes ou de ceux de Yannick Haenel, déclaré séance tenante, sans le moindre sourire, espèce de maudit néanmoins médiatique ne vivant, et sous un pont je vous prie, que pour une littérature entrée dans le royaume fuligineux du Rien ! Comme si Pierre Assouline se souciait, on se demande bien pour quelle sotte raison, de recouper les informations qui sont en sa possession, ainsi qu'il est je crois du vague devoir de le faire pour tout morveux s'aventurant dans l'amphithéâtre d'une école de journalisme ! Comme si Pierre Assouline avait paru remarquer que, dans son article mentionné plus haut, Alina Reyes n'avait jamais parlé de plagiat mais notait un certain nombre de coïncidences pour le moins troublantes entre ses romans et les livres de notre post-moderne Antonin Artaud que Philippe Sollers, sans doute abusé par une perspicacité déclinante, considère peut-être même supérieur au génial fou de Rodez.
Comme si Pierre Assouline s'embarrassait de quelque politesse, fût-elle élémentaire, du moindre souci d'objectivité, fût-il microscopique, puisque notre approximatif journaliste non seulement accuse Alina Reyes, lui ferme ses commentaires mais indique en revanche la réponse, aussi plate qu'une limande, de Yannick Haenel à la romancière, sans mentionner, bien sûr, le texte qu'Alina a publié sur mon blog...
Pauvre, pauvre Pierre Assouline : quelle piètre image vous donnez de votre profession. N'y a-t-il pas, à la fin, un journaliste en France capable de vous le dire ?
Ce n'est pas tout car, ma foi, cette affaire qui n'en est certainement pas une a tout de même aiguisé l'appétit de quelques Gargantua du journalisme de presse écrite lesquels, on le sait assez il me semble, ne s'aventurent jamais sur des sables mouvants, encore moins dans des poulaillers vides. Eux, apparemment, voulaient métamorphoser le champignon en truffe et peut-être même le cochon en licorne. Ils n'auront reçu qu'un bon coup de pied à leurs larges derrières d'ânes.
Anne Crignon est un de ces noms illustres. Le croirez-vous ? Sachant, elle aussi puisqu'elle lit quotidiennement les proses javélisées de Pierre Assouline, qu'il n'y a et qu'il n'y aura pas d'affaire Reyes/Haenel, elle a cependant très chaudement invité Alina Reyes, au mépris de toute élémentaire prudence, à publier le texte que vous allez lire dans les pages virtuelles du Nouvel Observateur. Devant le refus parfaitement incompréhensible que la romancière a fermement manifesté à la journaliste, cette dernière a déclaré qu'elle brûlait pour de bon (le terme exact, certes plus prosaïque, est je crois se griller, non... se carboniser, voici qui est élégamment dit) ses déjà maigres chances d'être entendue, pardon, lue.
Comme si, accueillie dans la Zone, toute personne qui s'y trouvait point trop mal était déclarée immédiatement folle, de surcroît hautement radioactive, par les placides moutons du dehors, qui jamais n'accepteront, dans leurs rangs, le retour d'un congénère devenu subitement noir.
Il est vrai que, hystérie pour hystérie sans doute, Anne Crignon n'est plus vraiment dans son état normal depuis que, sans apparemment que nul ne l'avertisse du danger encouru lorsque l'on s'aventurait dans le bocage basque où sont jetés les mauvais mots et sorts, elle a présenté bien des signes d'une obsession démoniaque (obsessi, disent les exorcistes, ce stade précédant immédiatement celui, autrement plus inquiétant, de la possession, possessi) à la suite d'un mauvais article intitulé La fureur des blogs littéraires où elle évoquait le blog de... votre serviteur.
Yannick Haenel pourra donc bien sûr, ici même, s'il le souhaite, répondre au texte d'Alina Reyes, comme Alain Damasio a pu répondre à tel texte attaquant sa lecture des ouvrages de Deleuze. Je m'engage ainsi et je n'en tire aucune fierté, à faire ce que les journalistes du Nouvel Observateur, ces professionnels émérites qui vouent un culte païen à l'idole Déontologie, n'ont jamais fait lorsque je leur avais demandé de publier ma réponse (certes bien trop longue mais j'aurais sabré ici et là avec plaisir, aiguisant le morfil de ma pointe pour l'enfoncer dans le gras-double du journaliste) à l'imbécile Jean-Louis Ezine qui siffla l'un de mes ouvrages en trois lignes d'une prodigieuse stupidité, je m'engage donc, tout simplement, banalement, bien honnêtement, poliment, à publier le droit de réponse de qui s'estimerait ici injustement critiqué.
Quelle mouche a donc piqué ce mouton muet, Yannick Haenel, pour qu’il vienne brouter mes vertes prairies ? Il l’écrit lui-même, page 272 de son gros Cercle hermaphrodite : «C’est le secret de ce livre : comment le yang trouve dans le yin sa pâture, et par elle se change en divinité bizarre. »
Muet, le dis-je, car il n’a jamais répondu quand je lui demandais bien gentiment, par courriel, l’origine de tous ces emprunts à mon imaginaire, relevés en lisant ce livre malheureusement beaucoup plus prolixe que lui – si l’on peut ainsi qualifier un herbivore aux plaintes bégayantes. Décidément ils sont légion, dans le milieu littéraire, ces prudents graphomanes qui restent planqués derrière leur ordinateur dès qu’un homme ou une femme dotés d’un minimum de courage leur adresse la parole.
Très obsédé par «le troupeau», l’envahissement possible de son être par le troupeau («la présence en vous du troupeau»), le narrateur de Haenel s’en va donc brouter, seul, les gazons fendus d’Aphrodite. Voilà qui eût pu être délicieux, avec une langue bien pendue. Las ! la sienne est si évanescente que je n’ai rien senti. Pourtant il était évident que sa danseuse, Anna Livia, c’était en grande partie via Alina qu’elle s’était faite. L’anagramme était presque parfaite, quoique nettement moins bonne que celle de Cortazar pour son personnage d’Alina Reyes, es la reina y…
Un livre hermaphrodite, disais-je poliment quoique le mot eunuque eût mieux correspondu à mon sentiment. Mes allusions sexuelles ne sont pas fortuites, elles sont le secret de ce livre, n’est-ce pas. Certes Yannick Haenel n’a jamais eu une écriture virile, tendue, tonique, offensive. Il est l’être qui sans cesse s’évapore, comme ces demoiselles d’antan trop corsetées. Cela a ses charmes, parfois même ses beautés, hélas vite écroulées par manque de soutien. Si poétique soit-elle, une langue doit être soutenue par la personnalité de son auteur. À défaut de personnalité propre, l’agneau de Sollers fait soutenir ses livres par d’autres personnalités; l’auteur parade, tout l’effet est dans l’apparence; couché à l’intérieur du livre, le texte continue à se faire porter pâle.
Le caractère jeune fille en fleur de Haenel est ici redoublé par l’abondance des images qu’il est allé pâturer dans un continent féminin que je connais et reconnais fort bien, puisqu’il est mien, quoique mon écriture ne soit pas du même genre que la sienne. Il va donc falloir passer à la démonstration, pièces en main. Pas davantage que la première fois, je n’ai réussi à lire entièrement son livre. L’ennui qui se dégage de son délayage de mots est décidément trop grand, j’ai dû me résoudre à survoler certaines pages, parfois par dizaines (l’épisode des soldes, le sage chinois, l’interminable récit de vacances en Europe de l’est). Les scènes érotiques, généreusement saupoudrées au long de toutes ces centaines de pages, semblent écrites, tant elles sont empruntées, par quelqu’un qui n’a d’autre expérience du sexe que le visionnage de vidéos X. Le tout, avec force évocations de clairière, d’événement et autres termes et clins d’œil philosophiques, sent plus souvent qu’à son tour son «petit Heidegger (ou autre penseur) illustré». Mais enfin, il y a quelques assez bons moments, et j’en ai lu suffisamment pour livrer ma récolte.
Il me faut rappeler d’abord ce que je disais dans un premier texte. En janvier 2003, je remettais chez Gallimard (où j’avais déjà publié quatre romans, deux à L’Infini, deux en Blanche), le manuscrit de La Chasse amoureuse, qui s’ouvre sur l’évocation des avalanches, là-haut dans mes montagnes, et d’une façon de se glisser dans leur déferlement. Gallimard refusa le manuscrit, mais quelques mois plus tard paraissait Évoluer parmi les avalanches, un roman de Haenel qui n’avait rien à voir avec les avalanches mais empruntait son titre à un poème de Rimbaud… et peut-être bien au début de La Chasse amoureuse, titre également inspiré de Rimbaud.
La Chasse amoureuse, mon livre de l’époque, est tout entier construit autour de la tapisserie de la Dame à la licorne, exposée au musée de Cluny. Ce roman a paru chez Robert Laffont en avril 2004. En mars 2005, Yannick Haenel publiait aux éditions Argol À mon seul désir, un livre sur… la Dame à la licorne.
Venons-en maintenant à Cercle, divisé en trois cercles, évoquant la Divine comédie, dit Haenel. Oui, quelle comédie, mais dell’arte. Qui, dans notre étrange histoire, se cache derrière les masques ? Qui fait le Pierrot, qui l’Arlequin, qui le Polichinelle ?
Mon roman La nuit était divisé en quatre cercles; mon roman Forêt profonde est, lui, divisé en trois parties, séparées par des gravures de Dürer mais que j’avais d’abord nommées, sur manuscrit, Purgatoire, Géhenne, Éden.
Le thème de Forêt profonde (que j’intitulai un temps Voyage au bout du néant) est une plongée de la narratrice dans le néant, et l’errance physique et métaphysique qui s’ensuit, pour se terminer en résurrection. Le thème de Cercle est… reprenez la même phrase en remplaçant narratrice par narrateur.
Allons-y, donc. Ça commence dès la première page. Il évoque des phrases qui forment «d’immenses rubans de nacre». Au début de La Chasse amoureuse, je voyais «l’écrire» former «un chemin blanc», image reprise dans Forêt profonde, où, «nageant dans le ruban de notes vous traversez le silence du temps».
Par ailleurs, la nacre, qui revient souvent dans son livre, est l’un de ces motifs de mon imaginaire, avec les oiseaux, les chiens, les loups, les sosies, et bien d’autres, que j’ai retrouvés chez Haenel. Par exemple, j’écrivais dans Nue : «Ma chair est une coquille d’huître perlière, douce, nacrée…»
Son narrateur, soudain, ne va plus au travail. Ce que fait aussi ma narratrice dans Satisfaction, et surtout dans L’exclue, où après une longue errance solitaire et jouissive, elle finit transformée en statue dans un jardin. Des sculptures, il y en a aussi dans ma Chasse amoureuse… et sur le pont des Arts, chez Haenel, où se rencontrent le narrateur et Anna Livia.
J’ai écrit deux nouvelles dans lesquelles un homme et une femme se rencontrent sur le pont des Arts. La dernière, publiée sur mon site internet à l’automne 2004, que l’on peut lire ici. Les analogies avec la rencontre décrite par Haenel sont frappantes. Comme chez moi, tout se passe dans une espèce de tourbillon léger, il se produit à côté une sorte de petite scène théâtrale, et la fille est danseuse (je fais moi-même de la danse, j’en parlais souvent dans mon journal en ligne). Elle est brune, le visage très blanc, il l’appelle Coquelicot, elle porte «une robe coquelicot, des bas mauves». Le coquelicot est ma fleur, j’en avais fait une note sur mon blog, et j’en ai parlé dans d’autres livres, dans Ma vie douce je crois. Je mets souvent ma robe rouge avec des collants mauves, il me semble l’avoir mentionné quelque part dans mon journal, et on a pu me voir avec, mais disons que c’est là une coïncidence. Par ailleurs, la narratrice dans Forêt profonde raconte être allée à un rendez-vous sur le pont des Arts, où son amour n’est pas venu. À la fin de ma nouvelle, la narratrice sort du «cercle magique»… l’histoire d’Haenel, elle, reste enfermé dans son cercle… vicié.
Pages 22-23, le narrateur de Haenel sent son corps se transformer en arbre : c’est un motif qui revient plusieurs fois dans ma Chasse amoureuse. Haenel évoque beaucoup les arbres, je les évoque énormément (ma maison à la montagne est dans la forêt, et même à Paris je vois et j’écris constamment la nature). Il est souvent question aussi de nymphéas chez Haenel; dans ma Forêt il y a un personnage de nénuphar, et un peuple de nymphéas.
«Où va-t-on quand on ne va nulle part ?», demande Haenel. «On ne sait pas où on va, c’est ce qu’on se dit pour oublier qu’on ne va nulle part», dis-je dans Forêt. (Beaucoup d’occurrences de «nulle part» dans les deux livres – j’en avais aussi beaucoup dans la Chasse).
Les oiseaux chez Haenel font leur grande entrée en scène page 25, puis reviennent régulièrement dans le livre. Je passais déjà des heures à aimer les oiseaux quand j’étais enfant, et bien sûr j’en parle beaucoup, notamment dans Forêt profonde. On trouve aussi chez Haenel une scène où une hirondelle est entrée dans une pièce. J’ai plusieurs fois évoqué, notamment dans la Chasse et dans Forêt, les moments où un oiseau entre dans la maison et où je le libère.
À ce stade de mon texte, je n’en suis qu’à la huitième des soixante-treize notes que j’ai prises au fur et à mesure de ma lecture, sur les images communes au livre de Haenel et au mien. Continuer à les détailler, même de cette façon sommaire, serait extrêmement long et fastidieux. Je vais essayer de résumer au mieux. Les loups dans la neige, et les chiens méchants qui mordent, sont encore deux des thèmes très importants autant dans le livre d'Haenel que dans Forêt profonde. On les rencontre à plusieurs reprises. Par exemple : «Les loups courent dans la neige; on ne les distingue plus de l'écorce des bouleaux», écrit Haenel. «C’est là que les loups filent, sans un bruit entre les troncs blancs des bouleaux», trouve-t-on dans ma Forêt.
Nous avons donc encore en commun, au fil de mes notes : Notre-Dame de Paris, qui tient dans son livre une place aussi grande que dans le mien; la vase merdeuse; l’île saint-Louis et la vue sur la Seine la nuit, avec lumières des bateaux-mouches, etc; Moby Dick et Ismaël, très présents dans son livre, en filigrane dans le mien et dans plusieurs autres de mes livres précédents («Moby Dick est un accouchement», disais-je dans Ma vie douce, lui lie la baleine à un «accouchement de plaisir»); il a une scène avec des bouchers, moi aussi bien sûr dans Le Boucher mais aussi dans Lilith; les saignements, très importants dans son livre comme dans le mien; les noms de ses bars, «la Licorne» et «Rosebud», interrogés par moi dans la Chasse et dans Quand tu aimes, il faut partir; la rencontre entre Nausicaa et Ulysse dans son livre, scène-clé de ma jeune adolescence que j’ai évoquée dans plusieurs textes; la figure de la Vierge Marie et le thème de l’apparition, récurrents dans son livre, très présents dans le mien aussi, notamment avec une évocation de Lourdes; les sosies; le fait de voir son manuscrit comme un labyrinthe, évoqué dans mon journal en ligne et dans son livre; Anna-Livia se livre à des courses matinales en forêt, tout comme je le fais, dans la vraie vie et dans mon livre; une scène où le personnage a la sensation qu’il n’y a plus personne au monde, qu’ils sont tous morts, dans nos deux livres; une différence importante : «si je ne prononce pas ces phrases… elles vont m’empoisonner», dit-il, alors que j’écris : «Parler sans agir engendre la pestilence, dit William Blake»; la sensation d’être devenu fou, dans nos deux livres; l’évocation de la guerre, l’évocation du «refoulé», des sanglots, de la mort dans la neige, d’une scène avec une porte et une voix, une «voix de crime» pour lui, «une voix qui fait porter le mensonge» pour moi, K(afka) et sa hache pour nous deux, pour lui une «nuit s’ouvre à l’envers», pour moi une «nuit inversée», la possibilité de se jeter par la fenêtre, les mots en italien pour évoquer le fond, une gravure de Dürer chez lui, trois chez moi, le «royaume» par l'extase, les ponts, très importants, tout ceci dans nos deux livres.
Et encore d’autres choses, passons sur les détails et observons une ou deux scènes signifiantes.
«Les petits compromis honteux ont beau se fondre dans votre intimité – ils schlinguent», est-il écrit dans le livre d’Haenel. «Chaque soir ils ont à descendre dans la poubelle commune de l’immeuble un gros sac distendu, crevé par endroits, plein d’émotions mortes et de nourritures moisies. Ce sont leurs ordures et s’en séparer est aussi difficile que sortir de sa cage», lit-on dans Forêt profonde, et quelques lignes plus tard : «la pièce pue leurs vents».
Il y a dans Cercle une scène où une libraire parle de façon maternelle (et énervante) de «ses» poètes. Dans ma Chasse, il y a une scène où la dame de l’office du tourisme de Charleville parle de «notre Arthur». Et la narratrice dit qu’elle joue parfois la mère de son amant, poète ou amateur de poésie, on ne sait pas trop bien.
«Ce cocon bien confortable où ils déblatèrent entre eux sur la «poésie», écrit Haenel, qui parle aussi de «blablater religieusement», et de «tous ces professeurs d’abîme qui se donnent des émotions chichiteuses avec le vertige des autres, qui font leur beurre sur le dos de ces morts.» Tiens, une autocritique de sa part ? Sur ce même thème on trouve dans Forêt profonde ceci : «Autant tout fonctionnait entre nous dans l’économie poétique, autant avec ses dévôts c’était le gaspillage désespéré pour essayer de se faire un peu saisir. Sous l’œil lubrique de Cabinets, sa directrice de, donc, mon Concombre Masqué et ses compagnons de carnaval se retrouvaient par petits comités dans son bureau, où ils devisaient, aussi vaniteusement que vainement, avec des airs de conspirateurs révolutionnaires. De temps en temps tel ou tel organe, revue sur papier ou en ligne, reproduisait l’enregistrement de leurs ris et suçotements sans fin, ces garçonnets d’un âge parfois avancé n’étant de toute évidence toujours pas sevrés des mamelles maternelles, eux qui, en ces lieux d’aisance, se gonflaient, au dernier stade de leur masturbation cérébrale, d’une ultime orgasmique pensée empruntée à François Meyronnis, auteur d’un essai sur le néant, à savoir que la sexualité d’un homme va aussi loin que sa langue, grâce à quoi ils se sentaient survirils, tout en continuant à se retrouver entre puceaux pour échanger leurs giclées d’esprit…»
À quelle fenêtre est ce Straub, chez Haenel, qui attend sa femme à la fenêtre ? Ne serait-ce pas une fenêtre sur un écran d’ordinateur ? Sa femme ne serait-elle pas une femme de mots, ainsi que pourraient le suggérer ces mots : «J’appelle mes phrases, j’appelle Anna-Livia».
N’ai-je pas été moi-même une femme de mots, qui venait à l’amour à travers une fenêtre d’ordinateur, ainsi que je le raconte dans Forêt profonde ? N’ai-je pas livré une grande partie de Forêt profonde sur mon site ou mon blog, à mesure que les textes s’écrivaient ?
Pourtant ce n’était pas à Yannick Haenel que je m’adressais. Alors, que signifie tout ceci ? Pourquoi n’ai-je pas obtenu de réponse à cette question, en privé ? Pourquoi avoir fait ça ?
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| Tags : Littérature, polémiques, Alina Reyes, Yannick Haenel, Le Rocher, Gallimard |






















