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03/04/2007
Borges : une biographie de l'éternité

Jean-Clet Martin, Borges. Une biographie de l'éternité aux éditions de L'Éclat.
«Elles sont crades, ces tasses. La littérature aussi c'est sale c'est du propre tiens ce n'est pas ça la littérature si c'est sale ah littérature ! Globuleux les orbes dessinent une sorte de pendule double, une pour les heures l'autre pour les minutes, et si le résidu le café sec collé c'est le passage du temps alors ce sera quoi la saleté la salle étroite la porte étroite par laquelle entrer. Il est six heures dix, ou bien une heure et demie allez savoir. J'ai ça le chocolat dans le nez j'ai ça le chocolat en horreur j'ai sali ma chemise.»
Guillaume Cingal, poète tourangeau, extrait de Pantagruel vide la gamelle.
L'évocation de Babel ne peut que mener à celle, bien sûr, du plus subtil des fantômes argentins, auquel Jean-Clet Martin a consacré un exigeant ouvrage intitulé Borges. Une biographie de l'éternité (les journalistes, ces paresseux, ont apparemment cru qu'il s'agissait d'une véritable biographie de l'écrivain. Déçus, ils décidèrent de ne point évoquer ce livre...), paru aux éditions de L'Éclat, livre dont j'avais reproduit un très beau texte évoquant les paradoxes du Judas borgésien.
Jean-Clet Martin, brodant patiemment, sur le canevas des nouvelles de Borges très finement analysées, un motif secret dont l'une des couleurs apparentes sera le rouge, veut nous perdre dans le labyrinthe infini de la littérature, mêlant les plus grands écrivains, qui furent aussi les modèles de Borges : Whitman, De Quincey, Dante, Faulkner qu'il traduisit, aux plus mauvais, à celui même que, par fantaisie, je viens à l'instant d'inventer, imaginant même de quelle lignée il est l'ultime et dégénéré rejeton, m'inspirant pour ce faire de Raimbaut d'Orange, célèbre (bien que non tourangeau) pour ses quelques vers commençant par «Er resplan la flors enversa»...
Pourtant, Guillaume Cingal, troubadour édenté de nulle promise et bouffon volontaire d'un roi réfugié en sa tour gersoise, auteur improbable que ma fantaisie a fait vivre, obscurément, au XXe siècle, a bel et bien écrit ce texte bizarre et ridicule cité plus haut, dont je ne puis me résoudre à prononcer la nullité absolue. Soyons précis : cette nullité ne me paraît éclatante que parce que le piètre cacographe, dont nulle Encyclopædia Universalis ne gardera la trace, a tenté, désespérément, de chambouler un vocabulaire affligeant de banalité (contre la chatoyante tradition du trobar clus inventée par Marcabru : je me suis amusé à imaginer à mon auteur de prestigieux ancêtres dont il ne sait par ailleurs strictement rien), de si grossière façon qu'elle en devient profondément comique et signe, irrésistiblement, le ratage prétentieux qui est presque toujours la marque des petits, du petit.
Plaignons, plaignons sincèrement les petits, y compris les êtres de papier, qui se croient grands. En guise de consolation, ajoutons tout de même que la chimère de mon invention, comme tous les monstres, appartient elle aussi à l'immense geste de la littérature, dans laquelle Borges a vécu toute une vie, plusieurs à dire vrai. Rien ne nous assure que celle de Jorge Luis Borges, mort un 14 juin 1986 à Genève, soit l'unique qu'il faille consigner dans les biographies.
Guillaume Cingal, gardeur de moutons comme d'autres le sont de troupeaux, tout comme Dante, John Donne, Thomas de Quincey ou Franz Kafka, a pu lui aussi contempler, au bas de quelque sombre escalier, l'aleph rayonnant. Aveuglé par l'éclat de la lettre qui l'a terrifié, il n'a cependant rien su en tirer, nulle fleur inverse, pas la plus petite ligne digne de figurer dans quelque page du livre de sable, ce livre contenant pourtant tous les autres livres perdus, existants ou pas encore rêvés, et même la bibliothèque, elle-même infinie, riche d'un nombre infini d'ouvrages, réels ou inventés, comme Pantagruel vide la gamelle, que de savants hommes de lettres, s'ils avaient existé, auraient pu ranger dans quelque sous-rayon rabelaisien. En fait, l'aleph contient tout, la non-écriture de cet auteur virtuel, son non-livre, ses jeux de mots ridicules, sa non-existence et son refus de s'ouvrir à la transcendance. N'existant pas, Guillaume Cingal est ainsi sauvé par l'infini qu'il a refusé d'accueillir. Car, dans l'infini, si nous étions immortels, comme ces ennuyés que Borges a imaginés rêvant au bord d'un fleuve, nous aurions au moins une chance de croiser un Guillaume Cingal aussi doué que Guillaume Cingal, son double labile, est insignifiant, tout comme nous aurions au moins une chance de croiser un Marc-Édouard Nabe qui serait modeste ou un Philippe Sollers qui ne serait pas uniquement sot et prétentieux.
N'existant pas ailleurs que dans ma fantaisie, titillée par la lecture récente de Borges et de Pessoa, Cingal est quoi qu'il en soit le parfait hétéronyme (jamais il ne réclamera, jamais il ne contestera, jamais il ne se plaindra du mauvais sort que je luis ai fait subir) qui de tous temps attendait que je le tire du néant pour articuler ses lamentables phrases d'écrivain raté, l'Alvaro de Campos qui n'aura pas même la chance, comme celui de Pessoa, d'être redécouvert dans une malle riche de milliers de feuillets.
Petits ou grands auteurs, célèbres ou oubliés, réels ou fictifs, comiques involontaires ou patients rétiaires du style hermétique, tous vivent pourtant dans quelque cerveau facétieux (celui de Dieu ? Celui de Solaris ? Celui de l'Auteur ?) inventant sans cesse de nouvelles histoires, peu importe qu'elles soient imprimées, peu importe encore qu'elles n'existent seulement, comme dans Le Miracle secret, que dans quelque esprit tout proche de disparaître, englouti par la mort trop contente de réduire au silence le poète inconnu, ses rêves que nulle écriture ne sauvera de l'oubli. La beauté des textes de l'écrivain argentin, admirablement secondée par les analyses philosophiques de Jean-Clet Martin qui en explore les innombrables sentiers qui bifurquent, provoquent une sensation de vertige, nous perdent finalement dans des dédales infinis où s'ourdit la trame de l'écriture, dont nul n'est propriétaire, pas même l'auteur de génie. Non pas qu'il soit proscrit par quelque comique et impuissant anathème derridien. Tout l'art de Borges, selon Jean-Clet Martin, est de supposer une espèce d'archétype (mais quel est donc son statut ?) intemporel qui, au travers des siècles qui en font briller les innombrables facettes, devrait s'incarner pour prononcer ou écrire des phrases à nulles autres semblables, et pourtant capables d'avoir été écrites par Cervantès ou... Pierre Ménard. C'est dire en somme que la littérature est tout, l'écrit bien sûr mais aussi l'auteur, dont l'incarnation temporaire, aussi déterminante qu'on le voudra, ne doit pourtant pas être érigée en modèle indépassable : «Chaque écrit ne vaut que comme relation, comme centre de relations par lesquelles il bifurque vers d'autres textes et se met à résonner dans l'esprit du lecteur» (op. cit, p. 98), écrit ainsi Jean-Clet Martin. Si Borges vivait encore, nul doute qu'il serait pris d'une violente nausée en constatant, sur tous les écrans, sur tous les supports, dans toutes les plus anodines conversations, l'immonde triomphe du moimêmisme, cette hyène ayant dévoré depuis des lustres la mouvante et fascinante, la délicate inconstance polymorphe de nos identités...
Je note encore cette idée de Jean-Clet Martin, qui m'a irrésistiblement fait penser à telle hérétique proposition que je tentais de développer dans mon texte sur Ernesto Sábato (recueilli dans La littérature à contre-nuit), où je soulignais l'existence d'une strate très ancienne que recouvrait la prose du romancier. «La littérature, remarque Jean-Clet Martin, apparaît ainsi, dès l'origine, comme une entreprise non-littérale, comme traduction, transposition dans une langue d'une histoire qui l'excède, d'une intrigue qui ne lui appartient pas et dont il faut inventer, dans la langue d'accueil, des procédures qui se fassent l'hôte d'une référence non disponible» (p. 91). Voici ce que j'écrivais à propos des romans de Sábato : «Je crois [...] que certaines œuvres littéraires, comme ces lentilles galactiques dont la fonction, selon les scientifiques, est de concentrer la lumière venue de plus loin qu’elles, d’immenses tourbillons d’astres morts qui sans ce phénomène nous demeureraient inconnus, peuvent nous permettre d’explorer les profondeurs en nous révélant une lueur faible, diffuse et très lointaine, primordiale. Lire Sábato, c’est témoigner de fait que, quelle que soit l’épaisseur et la lourdeur de la chape d’abrutissement qui nous étouffe, un lieu demeure et une halte s’offre, l’œuvre d’art, qui rayonne inflexiblement depuis un passé immémorial, conférant même à ce dernier, dans le temps présent, la possibilité de venir ou de revenir à la surface, dans une nappe de résurgence dont le Mal ne serait, en fin de compte, qu’un des affluents.»
Mais, puisque Borges et Sábato se connaissaient et s'estimaient, je ne devrais pas m'étonner outre-mesure de cette rencontre qui, elle aussi, doit figurer dans quelque livre qui n'a peut-être même pas été encore écrit.
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| Tags : Littérature, critique littéraire, Judas, Babel, Borges, Jean-Clet Martin |





















