« Les Harmonies Werckmeister de Béla Tarr, par Ludovic Maubreuil | Page d'accueil | Dune de Frank Herbert, 1 »
11/11/2006
Varia ou extension du diamètre de la baudruche

Hier soir, boulevard Montparnasse, je discute, des heures durant, avec Alina Reyes, de bien des sujets qu'un journaliste en mal de papiers (ou une âme journalistique, c'est égal : après tout, se trouvait, à quelques tables de la nôtre, tout occupé à axer le vide de sa conversation sur le néant de sa pensée, François Meyronnis) aurait pu légitimement regrouper dans la catégorie suivante : des dangers de la virtualité et autres désagréments provoqués par le prurit de l'anonymat proliférant sur Internet. Il est vrai que je deviens, quant à cette thématique typiquement contemporaine, bien évidemment liée à la formidable croissance de la Toile qui autorise toutes les lâchetés, un spécialiste émérite : de l'inénarrable imbécile signant Montaigneàcheval (et rebaptisé par mes soins Bardot-sur-Hongre) qui éructe, dans les commentaires de Pierre Assouline pourtant connaisseur des idiomes les plus hermétiques, un sabir ouralo-pontin indigne d'un phocomèle albinos jusqu'au porcin et insignifiant crétin surnommé Mithqal en passant par le très célèbre Con sans gains, vague petit professeur pasticheur à ses heures qui ne s'est toujours pas remis de s'être subitement découvert un esprit foncièrement droiturier, pour terminer par la vermineuse colonie des asticots blanchâtres qui sévissaient encore récemment sur le forum de Chronic'art, je ressemble parfois à l'un de ces vieux lions tout lépré de parasites qui ne pourront toutefois jamais le tuer mais, certes, l'agacer. J'allais presque oublier, dans ma bizarre liste des animalcules prospérant dans la vase, celui qui les domine tous, du haut de sa taille millimétrique : Sébastien Bret. Ce dernier est un cas d'école puisque, signant de ses prénom et nom, l'insignifiance de chacune de ses sottes et componctieuses interventions, sur un bon millier de blogs, suffit à rendre son identité non point anonyme mais parfaitement vaine, transparente, ridicule, bref, inexistante. Pardon, j'oubliais de préciser que cet imbécile bavard et peu au fait des convenances les plus élémentaires (de même qu'il est parfaitement incapable d'une quelconque délicatesse d'âme), ayant été malheureusement frappé par la foudre sur quelque chemin de Damas où il a perdu sa paire de lunettes, n'omet jamais de signifier, au moyen d'un signe diacritique redoutablement discret, qu'il est un vrai catholique. Qu'est-ce qu'un vrai catholique me demanderez-vous ? Mes chers lecteurs, je n'ai, quant à cette mystérieuse science, que quelques vagues aperçus qui jamais n'égaleront les très profondes connaissances d'un Jacques de Guillebon, apocalyptologue de renom, mais je puis toutefois vous dire qu'un bon catholique est un homme qui jamais n'oublie de signifier qu'il est justement... un bon catholique, label rigoureux qui, de facto, exclut toute autre personne, immédiatement assimilée à quelque putrescente viande d'origine incontrôlée, voire hérétique. Il est vrai que Sébastien (pardon : Sébas†ien) Bret, s'étant dépouillé de l'antique peau puant le péché, a cru devoir convertir à la vraie foi quelque minaudière Marie-Madeleine naguère célèbre, aujourd'hui paraît-il emmurée volontaire et observatrice rigoureuse de la très stricte règle des Femmes de petite Vertu ayant fait don de leur Moi haïssable au Souverain Impuissant. Notre bon Sébastien, ah, par la blanche barbe du prophète : notre bon Sébas†ien se croyant appelé à une destinée rien de moins que paulinienne et pensant à bon droit qu'une telle propitiatoire relique hâterait le processus de la douloureuse conversion de sa Mouchette, décida d'envoyer à notre femme pauvre quelque sainte icône de sa propre face, estimant en outre que les yeux rieurs de la pécheresse traverseraient la ridicule et vaine chair pour atteindre, dans un éclair d'amour marital, l'essence dernière de tout visage, qui est Signe. Effectivement, la conversion, cette fois au sens étymologique du terme, fut rapide : la belle, une moue de dégoût collée à ses lèvres malicieuses, se détourna de notre zélé Jean-Baptiste, non sans avoir procédé, immédiatement, à un extraordinaire miracle puisque, jugez-en donc, l'icône en question se trouva multipliée puis partagée auprès d'une bonne douzaine de nécessiteux, dont je fus moi, l'iconoclaste. Pour ma part, mais il est vrai que je goûte peu la tartuferie des pharisiens, je ne vis, en lieu et place de l'icône véridique, que le Photomaton jauni d'un adolescent attardé, les cheveux gras et le bouton saillant, comique phare de sébum éclairant un faciès absolument délavé de rat de sacristie. Récemment remis, à la suite d'une de ses coutumières et publiques indiscrétions, dans le droit chemin de la componction salésienne par mon intraitable férule, le jeune thaumaturge en mal de fidèles, de préférence femelles, invoquant les redoutables puissances du Verbe dont l'inspiration foudroie, me rétorqua, drapé dans sa toge prétexte à une épouvantable sottise, un retentissant et sépulcral Je t'emmerde !, ou plutôt, imprimatur oblige, Je †'emmerde !. L'ingrat oubliait sans doute que, désireux d'attirer sur mes épaules voûtées de convulsionnaire le très odorant et saint chrême de ses prières énergiques, je lui avais permis, dans un élan de magnanimité qui ne cesse de me surprendre, d'écrire un texte ayant paru dans la Zone, en réponse à celui de mon cher Francis Moury qui se chargea d'ailleurs de ridiculiser un peu plus ce pion infatué de son insignifiance.
Mon Dieu, jusqu'à quel degré de sottise faut-il donc ne pas craindre de s'abaisser, Alina, pour attirer l'attention, espérer favoriser la ferveur des imbéciles et des lâches ?
Me relisant, je me rends compte, avec effroi, que j'ai, bien involontairement, pastiché à mon tour Michel Crépu officiant pour le supplément littéraire du Guide Michelin : dans son Journal dont la moindre virgule est pieusement recueillie dans chacun des numéros de la prestigieuse Revue des deux Mondes, nous assistons, sans pouvoir retenir un peu amène bâillement, à la promenade louvoyante et aérienne, de dîners savants en raouts sophistiqués, de bal Crillon des Débutantes en tours opérateurs germanopratins de haute volée, d'un Maître des Arts de la table de réputation internationale qui, considérant avec volupté l'arôme exquis d'un vin rare, déclamerait sans tarder tel vers virgilien dont l'impeccable à-propos serait salué par des convives admiratifs croyant que, afin de les égayer, notre barde félibre avait fait siennes les phrases les plus étincelantes de Florian Zeller. Bien sûr, au vu de pareilles compétences réellement œcuméniques, non seulement culinaires mais, comme si nous nous trouvions face à quelque Des Esseintes joyeux de vivre, tabulaires, vestimentaires, florales, minérales et modales sans oublier une réelle sensibilité à la poésie de la latinité tardive, il s'agit alors de savoir si notre érudit cicérone, amoureux des belles choses comme disent les journalistes, n'aurait pas davantage intérêt à tenter sa chance dans l'industrie du tourisme de prestige plutôt qu'à critiquer, comme s'il s'agissait de jauger, d'un seul regard d'aigle (forcément de Meaux), le Menu d'un Grand Hôtel, la littérature. Pour ne point sembler parfaitement injuste, je me dois de préciser que je tiens en très grande estime le talent nonchalant de Michel Crépu, magnanime postfacier de George Steiner : qu'importe que les livres disparaissent lentement, puisque je suis là pour en parler intelligemment, glissant même une fine pointe de mélancolie si parfaitement littéraire dans mes critiques joyeuses, semble nous souffler notre moinillon sybarite. Imaginez en revanche quel eût pu être mon dépit si, à la place de Crépu, j'avais convoqué l'ombre tutélaire de l'ardent Philippe Sollers. Nous aurions alors peut-être pu lire un texte de cette eau croupissante et anaérobie, où surnagent poussivement quelques têtards situationnistes : «hier soir, je dînais avec moi-même au Boscolo Hôtel Dei Dogi, dégustant une douzaine de moules verdâtres et moussues sobrement accompagnées d'un Chianti Classico Gallo Nero mis en bouteille en 1589 (une grande année, 1589, c'est essentiel, c'est ce qu'il faut montrer, tout part de là... Lautréamont, Artaud, Bataille, moi...) lorsque je reçois un coup de fil alarmé de Josyane (S.) m'indiquant que ma présence, de toute urgence, est requise à Paris afin de faire pencher la balance en faveur de Christine (A.). Le lendemain même, je prends un vol direct en classe Affaires, Don Juan dirigé par Paavo Järvi vibrant dans mon casque capitonné, et arrive à Saint-Germain à huit heures tapantes. Sollers n'est jamais en retard, c'est ce qu'il faut ne pas hésiter à faire savoir, c'est là ce qu'il faut bien montrer : jamais en retard. Je suis intraitable sur les questions d'honneur et là, il s'agit en somme, en donnant le prix à Christine qui le mérite tant elle est modeste et talentueuse, d'emmerder tous ces vieux cons moisis qui croupissent à Venise. Non, à Paris mais c'est pareil bien sûr, tout est lié. Évidemment, Christine a gagné haut-la-main. Zut, il faut tout de même que je me dépêche de lire son livre avant de passer chez Guillaume Durand, qui ne l'aura sans doute pas lu lui aussi, fidèle à ses mauvaises habitudes. Euh... voyons... Pendez-vous me dites-vous ? Drôle de titre tout de même mais le génie n'autorise-t-il pas toutes les licences poétiques, les plus folles inventions verbales ? Oui. Car Théorie des exceptions, tout est dit.»
À la question, maintes fois entendue, devenue rituelle, que me pose Bruno Gaultier, comment fais-je (ai-je fait) pour lire autant, je réponds tout bêtement : en lisant (et certes en écrivant), en organisant mes journées pour la lecture, en prenant des notes et aussi, ce que je ne lui ai pas dit durant ces quelques trois heures d'une très agréable conversation, en exerçant ma mémoire qui me paraît de plus en plus devenir une sorte de cire chaude où les plus légères impressions (un visage regardé dans un train, un titre de livre pas même lu, un refrain niais vieux de plusieurs années, quelques vers ou bien des pages entières d'un poème, etc.) déposent une marque en creux qu'il me suffit, pour lui redonner vie et profondeur, de convoquer. Bien sagement, à mon commandement, l'auteur s'avance avec son livre, parfois quelques lignes de son roman ou telle image forte : je ne puis rien oublier, c'est sans doute l'une des formes les plus subtiles de torture, ainsi que Borges le savait. Il y a autre chose bien sûr, une dimension eucharistique de la lecture très bellement évoquée par Jean Clair dans son remarquable Journal atrabilaire (Gallimard, coll. L’Un et l’Autre, 2006, p. 14), lorsqu'il écrit : «Tirer un livre qui dormait sur l’étagère, l’ouvrir, commencer de le lire, c’est réveiller une parole assourdie en lui prêtant sa voix. C’est toujours un peu le «Ceci est mon corps… Faites ceci en mémoire de moi». C’est ressusciter, dans l’élection du livre, et perpétuer une présence qui semblait morte ou oubliée : il y a toujours un miracle de la lecture, très proche du mystère de l’Eucharistie, qui nous redonne un corps chaud et familier là où l’instant d’avant il n’y avait que silence et poussière.»
Des livres morts ou sur le point de mourir, jetés sommairement à la fosse commune, je risque de devoir en parcourir quelques-uns et, malheureusement, je n'ai pas même, comme le pauvre abbé Donissan, la force de demander un miracle avorté. Quel livre mort tenter de ressusciter ? Le mien, La Littérature à contre-nuit, publié l'année passée par A contrario, belle maison d'édition naguère dirigée par Matthieu Baumier, à présent mise en liquidation judiciaire. Bien sûr, aucun de ces charognards n'a jugé bon d'avertir les auteurs concernés (tout de même nombreux : je songe à mes amis Arnaud Bordes et Jean-Jacques Nuel, parmi beaucoup d'autres) et il a fallu que je passe quelques longs coups de fil avant d'apprendre le nom des liquidateurs. Je le donne, par pur souci de précision historique : Véronique Becheret-Clément Thierry (mandataires judiciaires), 22 quai Gambetta, 71100 Chalon sur Saône. C'est d'ailleurs dans cette ville, comme me l'a indiqué, de façon incroyablement méprisante, l'un de ces exécuteurs, que doit avoir lieu, fin novembre, une vente aux enchères. Un jour, les chiens qui jettent au pilon des livres devront être attachés solidement à quelque arbre de forêt profonde, leur ancien maître enduisant méthodiquement leurs membres entravés d'un jus odorant de chair frâiche, attendant avec délectation que les bêtes sauvages, affamées, viennent rôder autour de ces âmes damnées.
Bien évidemment, les imbéciles me répondront que c'est là le destin, banal, qui attend nombre de maisons d'édition. Bien sûr encore, les amoureux de la nature estimeront que je suis un barbare, un sauvage se délectant de quelque monstrueux rite païen. Non, païen je ne le suis pas, croyez-moi sur parole : en effet, au moment où les crocs acérés déchireront les premiers lambeaux de chair appétissante, j'adresserai au Ciel une prière pour le salut de ces pauvres fantômes.
Lecture du splendide numéro de la revue Nunc tout entier consacré à Tarkovski. Je me souviens d'une après-midi de conférences à l'espace Georges Bernanos organisé par Franck Damour et Réginald Gaillard, qui mènent avec talent et opiniâtreté l'affaire difficile consistant, de nos jours, non seulement à éditer une revue (ce qui n'est pas grand-chose) mais à la faire vivre, chaque numéro pouvant être à bon droit considéré comme une petite victoire. Ce même après-midi, Henri Meschonnic, l'un des invités, me répond, stupidement, se croyant sans doute drôle, qu'il ne connaît, en matière d'incarnation (je lui faisais remarquer qu'une langue, qu'une œuvre d'art ne s'incarnant pas était une ridicule imposture, un montage artificiel destiné aux petits jeux de Gérard Genette), que l'ongle incarné. Homme affable, amical même, savant sans aucun doute. Imbécile pourtant : je parle de Meschonnic mais cette remarque, n'est-ce pas, a ici valeur distributive.
Tarkovski justement et Tarr, auquel la Zone va s'ouvrir largement ces jours-ci avec des articles de Guillaume Orignac, Olivier Noël et Ludovic Maubreuil. Toute cette boue, toute cette eau filmées jusqu'à la nausée (je songe à Damnation) semblent merveilleusement s'accorder avec l'atmosphère sordide engluant les personnages de 1974 (premier volume de la tétralogie intitulée The Red Riding Quartet) de David Peace, livre d'ailleurs recommandé par Jean-Yves Bochet dans un article paru dans le deuxième numéro de La Lettre de Nunc. Oui, comme le dit Peace dans son roman, «Tout est lié. Montrez-moi deux choses qui n'ont pas de rapport». Il n'y en a pas. C'est la lecture du roman magnifique et d'une sécheresse admirable intitulé Un enfant de Dieu de Cormac McCarthy, allez donc savoir pourquoi (les deux évoquent des figures de serial killers), qui m'a jeté dans la lecture de Peace. J'oubliai de signaler, devant moi, la présence, imposante, du volumineux roman intitulé Les Bienveillantes que tout le monde, y compris Pierre Assouline, paraît avoir lu et qui, encore selon les dires de notre journaliste favori, a sauvé le jury perclus du Goncourt du plus profond déshonneur. Plus prosaïquement, j'ai fait remarquer à Alina que cette assemblée de vieilles chèvres illettrées ne pouvait décemment pas, une seconde fois, se ridiculiser comme elle l'avait fait en ne récompensant pas La possibilité d'une île de Michel Houellebecq. Et puis, face au pléthorique roman de l'Américain Littell, comme les imbéciles le clabaudent, quel livre saluer, écrit par un de nos pathétique auteurs ? Je ne vois, pour sauver cette millième rentrée littéraire française du plus grotesque et prétentieux naufrage, que l'étrange, lui-même pléthorique et puissant Grande Jonction de l'exilé volontaire Dantec.
Lien permanent | Envoyer cette note
| Tags : Littérature, critique littéraire |





















