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06/10/2006
L'autodafé de Claire Chazal, par Bruno Deniel-Laurent

«Une étoile clignotante c'est la vie, une étoile qui ne clignote pas, la mort.»
Nijinsky, Journal.
Précédé d'un court texte introductif (intitulé Claire Chazal derrière l'écran) de Jacques Aboucaya qui n'a jamais paru dans Rivarol puisque le livre qu'il évoquait a été interdit de vente (cf. le chapeau qui suit), voici un article de Bruno Deniel-Laurent consacré aux démêlés de Sarah Vajda avec la «femme-tronc» la plus célèbre de France, Claire Chazal ai-je encore besoin de la nommer. Je rappelle, ici, le long entretien consacré à ce qui n'est pas encore, hélas, à cause uniquement du bon-vouloir indigne des journalistes, une affaire... ridicule. Claire Chazal peut donc continuer de dormir en toute quiétude, déversant sur les écrans de télévision de millions de crétins son sourire sans vie, aseptisé, mort comme l'éclatant sourire brillant de toutes ses fausses dents que Ségolène Royal, depuis quelques semaines, exhibe comme un trophée éburnéen : aucun bruit, décidément, ne sera fait qui dénoncera ces tristes et révoltantes façons de faire taire un écrivain. En employant ce mot galvaudé d'écrivain, je me dois de préciser immédiatement que je parle de Sarah Vajda, pas de Claire Chazal bien sûr : par ces temps de judiciarisation épileptique, la présentatrice sempiternelle, on ne sait jamais, pourrait m'accuser de l'avoir honteusement insultée en employant ce terme...
Le texte qui suit a été écrit avant que la bêtise «au front de taureau» ne vienne promener son vilain mufle sur les pages de Sarah Vajda. La censure, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a donc frappé. Au prétexte que cette «biographie romancée» (les mots devraient pourtant avoir un sens) pourrait nuire à l’image de celle qui, précisément, à l’image doit tout, et jusqu’à son existence.
Paradoxe et stupidité. Quand on a régulièrement droit aux articles de la presse people la plus trash qui soit, on devrait mesurer l’honneur de tomber sous la plume élégante et experte de celle à qui l’on doit, en fait de biographies, un Barrès et un Hallier. Sans compter un superbe roman, Amnésie. Passons. Ces critères sont manifestement étrangers à la madone du 20 heures et à son chevalier servant qui se veut lui aussi victime.
Ainsi donc, en un temps qui, en d’autres domaines, ne fut jamais plus permissif, est-il urgent de bâillonner les écrivains. L’improbable liberté de penser et d’écrire est devenue suspecte. Telles sont les avancées du Progrès.
Sarah Vajda entremêle, avec une habileté constante, le vrai et le probable, le réel et le fictif. Ce faisant, elle s’inscrit dans une longue lignée de romanciers dont la démarche a été, est toujours, similaire à la sienne. Son talent, il est vrai, lui est circonstance aggravante. Sans doute se consolera-t-elle en pensant qu’elle rejoint, parmi ceux qui eurent affaire en leur temps à la conjuration des imbéciles, Baudelaire, Flaubert, Wilde et quelques autres.
Il est des compagnies bien moins honorables.
Les amateurs de littérature people en seront pour leurs frais : nulle révélation croustilleuse, nul parfum de scandale dans cette «biographie romancée» et non-autorisée. Il faut dire que le sujet ne s’y prêtait guère. Icône de la messe du Vingt-Heures, Claire Chazal mène une existence limpide. Comme l’eau… claire dont elle semble avoir fait siennes les qualités, incolore, inodore et sans saveur.
Comment saisir un personnage assez lisse pour n’offrir aucune aspérité où se raccrocher ? Sa biographe-romancière tourne autour d’elle à la manière d’un picador posant ici et là ses banderilles – mais dans une de ces novilladas sans mise à mort, fût-elle douce. Car si ses sarcasmes sont parfois redoutables, on sent bien que la falote Clairette lui inspire plus de commisération que d’hostilité. Son livre n’est pas un réquisitoire, mais un récit pimenté d’humour, doublé d’une réflexion dont la portée excède la simple personnalité de son héroïne.
Un prétexte (les repérages d’un film biographique en préparation) nous conduit donc à Thiers, la ville de son enfance d’où la petite fille sérieuse et obstinée, aimant la danse et le chocolat, va prendre son envol pour devenir «la madone de l’info, la petite fiancée de la France». Son ascension professionnelle, son caractère, ses amours, l’écriture de son Balladur, autant d’épisodes alertement enchaînés. Telle est la trame, nourrie de faits avérés, de ce pseudo-roman où défilent de multiples comparses dont beaucoup sont, évidemment, issus du PAF.
Claire s’est-elle fabriqué un destin ? A-t-elle, au contraire, abdiqué son être profond pour n’être qu’une «tête de gondole pour TF1» ? Qu’importe, au fond ? L’intérêt de ce texte oscillant entre fiction et réalité, sa véritable originalité, résident dans les harmoniques développées autour de l’intrigue : rapports des media avec la politique, société du spectacle, perte du sens, dictature de l’économie devenue un véritable Moloch (l’analyse spectrale de l’empire Bouygues est une réussite). En filigrane, une peinture de notre époque dénuée de complaisance. De quoi distraire et alimenter la réflexion. Une vraie réussite dans un genre insolite.
Jacques Aboucaya.
Est-ce une conséquence de la torpeur estivale ou du brouhaha footballistique ? Toujours est-il qu’un événement, suffisamment rarissime pour qu’il fasse en général tressaillir le milieu de l’édition – l’interdiction d’un livre –, se heurte ces derniers jours à un étonnant mur d’indifférence, alors même qu’il implique une personnalité de premier plan : Claire Chazal. Le Tribunal de Grande Instance de Nanterre, saisi par la présentatrice et son compagnon Philippe Torreton, ordonne en effet, dans un référé rendu le 7 juillet, la suspension de la diffusion de Derrière l’écran, biographie romancée de Claire Chazal de Sarah Vajda (Pharos/Jacques-Marie Laffont). Motif invoqué par les plaignants : protection de la vie privée et droit à l’image. En attendant le jugement de fond, qui pourrait intervenir en octobre, le livre reste donc interdit à la vente.
On sait que les biographies non autorisées de personnalités – les «BNA», selon l’expression consacrée par les cabinets d’avocats – sont à la mode. S’abreuvant aux mêmes torves mamelles que la presse «trash people», l’exercice suppose un couple immuable : d’un côté un journaliste d’investigation soutenu par un éditeur prêt à en découdre avec les tribunaux civils, de l’autre une personnalité dont l’image publique camouflerait quelques turpitudes appétissantes. Le problème, précisément, est que le livre de Sarah Vajda n'appartient pas à ce genre de dramaturgie : docteur en littérature, spécialiste des «droites nationales», entrée dans l’arène éditoriale avec une imposante biographie de Maurice Barrès, Sarah Vajda n'a guère le profil d'une échotière ou d'une enquêtrice des milieux télévisuels. L'auteur postule d'ailleurs que la vie de Claire Chazal se révèle particulièrement pauvre en événements saillants : «Claire parut dans la petite lucarne. Voilà toute son épitaphe.» Loin de charrier des révélations sur la vie privée de Claire Chazal, Derrière l’écran se présente d’emblée, sous le prétexte d’être une «biographie romancée, peut-être pas tant que cela, de la directrice de l’Information à TF1», comme un essai littéraire sur la chose télévisuelle, irrigué par les thèses de Guy Debord et Marshall Mac Luhan. Les premières pages s’ouvrent ainsi sur une scène surréelle : Claire Chazal, détrônée par une «Agathe fauve et carnivore», son antithèse parfaite, trouve le réconfort auprès d’un jeune homosexuel, lequel parvient à convaincre la star déchue, lui chantant les grands tubes des années 80, de tourner le film de sa vie. Il est évident que n’importe quel lecteur, arrivé à ce stade de Derrière l’écran, comprendra qu’on navigue ici dans un récit warholien où le vrai ne se distingue plus du faux, et que les fragments de vie privée de Claire Chazal n’ont finalement qu’un statut précaire. La présentatrice est analysée depuis son statut d’icône, le seul qui compte in fine; Claire, à l’instar des Marylin ou des Liz de Warhol, apparaît unique et reproductible à l’infini, une femme factice biglant vers la femme vraie.
Face aux salutaires questions posées par ce livre OVNI, les motifs judiciaires ayant présidé à son interdiction apparaissent dérisoires : la photo de couverture, achetée par l’éditeur à l’agence Gamma, poserait problème puisque Claire Chazal n’en a pas autorisé la publication (le juge se basant sur l’argument hautement discutable que «la personnalité médiatique de la plaignante ne [suffirait] pas à en faire un sujet d’actualité»)... La reproduction d’un poème de Philippe Torreton, sur une vingtaine de lignes, ne répondrait pas aux «exigences légales de la courte citation» et porterait atteinte aux «droits d’auteurs du demandeur»… La référence comique à un titre de vaudeville, Dommage qu’elle soit une putain, pour dépeindre les réactions d’un jeune amoureux éconduit serait injurieux, etc. On le comprend rapidement lorsque l’on se penche sur cette affaire : il y a une disproportion flagrante entre les faits reprochés – et certaines maladresses méritent sans doute d’être sanctionnées – et la gravité de la peine infligée au livre. Celle qui plastronne à l’occasion de ses quinze ans de Vingt-Heures – «Peu de personnalités télé durent, j’approche des records, non ? (1)» – et qui s’acharne à vouloir faire coïncider l’image privée et l’image offerte au téléspectateur a-t-elle le droit de criminaliser toute analyse de cette métamorphose apparente de l’être à l’image ? Peut-elle réduire au silence un livre dont la thèse centrale a le mérite d’être solidement argumentée – Sarah Vajda reprochant à la vedette son rôle social de «consolatrice» et d’inusable apologue des élites ? A-t-elle, surtout, le droit d’interdire un discours dont les harmoniques se développent bien au-delà de sa personne ? Car ce n’est pas la star qui crée la télévision, c’est la télévision qui crée la star; et derrière Claire la femme quadruplement parfaite – femme libre qui fait carrière; mère de famille; femme amoureuse, fragile et passionnée; amatrice d’art – se profile une matrice d’un genre particulier, le système TF1, au sein duquel Sarah Vajda, suivant les pas de Nick et Péan (2), fait pénétrer son lecteur, pour le plus grand effroi de ce dernier.
On ne répétera jamais assez que l’interdiction d’un livre reste un événement rarissime en France. Que ce soit précisément ce livre-là qui, pour des motifs discutables, subisse la censure judiciaire devrait légitiment susciter un débat. Dans les jours précédant la sortie de Derrière l’écran, le journal Ici Paris, dans un article d’une violence inouïe, réclamait carrément «l’autodafé» pour le livre de Sarah Vajda. Il est attristant de constater que la justice, hélée par la femme-tronc préférée des Français, n’a pas hésité à suivre ce réquisitoire d’un autre âge.
Bruno Deniel-Laurent.
Notes :
(1) Entretien Ouest-France TV Magazine, 16 juillet 2006.
(2) TF1 un pouvoir, de Pierre Péan et Christophe Nick, Fayard, 1997.
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