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03/10/2006

Claire Chazal, la fiancée est froide, par Sarah Vajda et Laurent Schang

Hans Baldung Grien, La Mort et la Femme, 1517


«Et sans doute notre temps préfère l'image à la chose, la copie à l'original, la représentation à la réalité, l'apparence à l'être.»
Guy Debord, cité en exergue de La Société du spectacle.


Il fut un temps pas si lointain où chaque été, moyennant l’équivalent d’un euro, Claire Chazal donnait rendez-vous au bord de la mer à ma génération, son corps dénudé de journaliste vedette offert en pleine page couleur à notre concupiscence exacerbée. Enfermés à double tour avec elle dans les cabinets, la respiration haletante, le geste saccadé, nous ne nous lassions pas de redécouvrir, qui ses seins lourds, cuivrés par la caresse du soleil – les premiers de France en terme d’audimat –, qui ses longues jambes languissamment étendues sur le sable chaud. Quand le restant de l’année le format du journal télévisé nous les refusait, nous avions enfin tout loisir de les admirer. Grâce à elle, combien d’entre nous, pauvres adolescents ingrats, purent oublier l’instant d’un cri étouffé les rires moqueurs des filles de la classe ? Combien ?
Bien sûr nous avons vieilli, la vie nous a tous happés, son lot de galères, de petites et grandes contrariétés, mais Claire Chazal a continué de nous accompagner, impeccable dans son ensemble chemisier blanc-collier de perles-veste en cuir-brushing, pour nous rassurer et nous dire, de son sourire de reine, que tout ne va pas si mal en ce bas monde. «Voyez-nous, Capitaine Conan et moi!». TF1 vend-il aux annonceurs les dernières parcelles de nos cerveaux encore disponibles en fin de journée, selon une déclaration de son président-directeur général ? Initiale C. C. ayant fait le don de son tronc à la France il y a quinze ans, l’illusion de la chaîne familiale est parfaite.
Cet été, Claire Chazal a de nouveau paru, visage radieux et poitrine bronzée, en couverture des magazines people. Indifférente aux effets de l’âge, «la femme-tronc préférée des Français», dixit Bruno Deniel-Laurent, s’est exhibée devant les objectifs de paparazzis avançant de moins en moins masqués – l’habitude sans doute. Quelques semaines plus tôt, elle et son compagnon portaient plainte contre la dénommée Sarah Vajda, auteur chez un éditeur inconnu d’eux d’une biographie non autorisée, rebaptisée en la circonstance «biographie romancée», pour, je cite, atteinte à la vie privée (sic) et propos injurieux.
C. C. a repris son poste à la direction de l’information du week-end sur TF1. Elle officie les samedis et dimanches soirs à 20 heures, toujours égale à elle-même, propre et lisse. Le livre Claire Chazal. Derrière l’écran retiré des devantures, elle sait pouvoir attendre le verdict en toute quiétude. Sarah Vajda a prétendu instruire le procès de la chaîne qui l’emploie; Claire Chazal lui a intenté un procès avec dommages et intérêts. La justice est ainsi faite en démocratie qu’on y réduit légalement au silence par la demande de réparations financières, exorbitantes comme il se doit. Et peu importe si les motifs de sa plainte ou de celle de son conjoint reposent davantage sur des arguties que sur de bons arguments, l’essentiel étant que soit muselée l’importune qui avait cru se faire un nom en osant fouler au pied l’icône télévisuelle. Dans ce combat inégal, David n’a pas l’ombre d’une chance contre Goliath, fût-il le simple «faire-valoir» de la machine à décerveler TF1 (Raphaël Dargent). Le procès est prévu pour la fin octobre au Tribunal de Grande Instance de Nanterre, le palais de justice des stars. Et personne pour épauler l’écrivain, ni dans le milieu universitaire, dont elle provient, ni dans le microcosme de l’édition, où elle évolue.

Mais qu’allait donc faire le prix Oulmont 2000 de l’essai Fondation de France dans cette galère ?
La parole est à l’accusée.



Laurent Schang
Après tout, quelle idée aussi d'avoir choisi Claire Chazal comme vedette pour votre troisième biographie ? Vous, l’universitaire diplômée de l’EHESS, la spécialiste de Barrès et de Jean-Edern Hallier.

Sarah Vajda
Est-ce que l’on choisit ces choses-là ?
Imaginez-vous que TF1 jamais ait été une de mes préoccupations ?
Évidemment ce livre était une commande, mieux, une aubaine, présent tombé du ciel, à la veille de Noël, devenu un cauchemar ! On pourrait en faire un film, ça s’appellerait Le Contrat… On y verrait un écrivain pauvre entrer dans une spirale… celle qu’au fil de cet entretien, je vais tâcher de vous conter sans trop vous ennuyer. Les soucis des autres lassent toujours.
La commande donc stipulait, selon le directeur de collection, un livre trash/people et selon l’éditeur, un défi que je m’empressais de relever : «un essai situationniste» proposa-t-il pour le prix d’un livre people. Que celui qui n’a jamais vogué sur la mer de «la Vie Matérielle» me jette la première pierre ! Je saisis la rame au vol. Embarquée. La croisière, au fil des jours, devint une galère fantôme dont le pilote tôt s’absenta… Voici tout le poème.
Néanmoins, la commande n’avait rien d’absurde. Dans la figure de Claire Chazal, «madone du 20h, petite fiancée du JT…» gisait une matière aussi inouïe qu’imprévue. Mieux qu’un paradigme du Spectacle, une victime immolée à l’image, un authentique Warhol oublié par la critique, un work in progress échappé de la Factory, en acte, ici et maintenant !
Je m’explique : la notoriété de la dame outrepassait, il faudrait un autre mot pour marquer l’écart, son statut réel, sa charge, sa fonction. En cette figure dormait la possibilité d’une réflexion, non seulement sur la télévision, particulièrement TF1, une chaîne pas tout à fait comme les autres, mais sur la «starification» de la vie. Ce que Chaudier appelle la «chazalisation», succédant à la «bovarisation» des esprits. Ce Derrière l’écran offrait la substance d’un Essai de psychologie contemporaine où, à l’instar de Paul Bourget, la «femme» servirait de révélateur à un état du monde. En effet, Claire Chazal, ci-devant diplômée d’HEC, journaliste économique (aux Échos, puis au Quotidien de Paris) n’a, 15 ans durant, pas eu d’autre fonction que de présenter le JT et ce, seulement le week-end, n’animant aucun magazine ni ne proposant de sujets. Or, oxymore, il ne se passe pas un mois, voire une semaine, qu’elle ne figure «icône française» sur des couvertures de magazines, de Voici à Gala, de Match à Psychologie, de Marie-Claire à Madame Figaro, tantôt interviewée, tantôt humiliée, tantôt célébrée, star malheureuse ou heureuse, célibattante qui fit un bébé toute seule, femme amoureuse ou bafouée, mariée de la TV ou divorcée de la ville, mère courage ou mère inquiète, parfaite jeune fille française ou parfois écrivain, aujourd’hui, par la grâce de sa dernière liaison, actrice ou du moins lectrice, elle fut cet été au Festival de la Correspondance, Lou Andreas-Salomé et son amour, le docteur Freud. Nous avons notre Blonde, notre Marilyn, notre déesse dont, attentifs, nous suivons les modifications (au sens où Michel Butor employait ce mot), pleurant à ses chagrins et nous réjouissant de ses joies, si proche et si lointaine!
«Vedette», le mot est, cher Laurent, comme à l’accoutumée, fort bien trouvé ! Claire est à TF1 ce que la Mère Denis fut à la marque Vedette ou à certaine lessive. Comme le temps passe, j’ai oublié ! Le coup d’archet de mon travail a été les Mythologies de Roland Barthes. Chazal me fut le plus formidable sujet d’expérience du monde ! Barthes : «Le départ de cette réflexion était le plus souvent un sentiment d’impatience devant le «naturel» dont la presse, l’art, le sens commun affublent sans cesse une réalité qui, pour être celle dans laquelle nous vivons n’en est pas moins historique.» Chazal devint donc en mon petit récit la fille de Jean Fourastié (inventeur de la formule «Les Trente Glorieuses») et de Roux-Combaluzier (l’ascenseur social) devenue l’employée modèle d’une Firme, TF1. À travers son épopée, un quart de siècle à raconter… ceci rejoint votre dernière question. Comment la télévision prit-elle le contrôle des esprits et bientôt du pays, comment à son contact périt la France de Papa précisément, contradiction apparente seulement, sur la chaîne réputée la plus franchouillarde, celle où Jean-Pierre Pernaut à midi – heure de l’acédie – ramène le pays réel au centre du monde, à Saint-Rémy-sur-Deule, berceau de la Famille Fenouillard !
Comme Barthes démythifia la figure de l’abbé Pierre, étudiant la barbe, la tonsure, la canadienne du prêtre ouvrier, j’ai prétendu, modeste, à ses pas attachée, donner à voir les tailleurs de Claire, les pastels de ses chemisiers, son maintien de «jeune fille à la perle» dans l’éternité pérenne de sa vie médiatique. Comme «la belle et touchante iconographie de l’abbé (pourrait être considérée) comme l’alibi dont s’autorise une bonne partie de la nation pour substituer impunément les signes de la charité à la justice», je fus tentée de me demander si cette femme élégante en tailleur distingué ne constituait pas – proche du pouvoir, un ministre est parrain de son fils, préférant Mozart à Nique Ta Mère et Chanel à Tati – l’alibi d’une chaîne regardée principalement par la génération NTM et les usagers de la Grande Distribution. Pour les Beurs, Claire incarne l’idéal–type de la Gauloise. Ils ont raison. Arverne, Miss Astérix est indétrônable, que ni ses jeunes consœurs ni le temps ne surent déposséder de sa chaire de lumière.

Laurent Schang
À ce propos, quels sont les motifs excats de la plainte ? Où en êtes-vous, à l'heure où nous parlons, du procès intenté par le couple vedette contre le groupe Pharos et vous ?

Sarah Vajda
Vingt-quatre longs feuillets d’assignation, je vous propose de les scanner et de les joindre ! Au moins le référé.
Résumée la chose dit à peu près ceci, en droit français, le droit à l’image, le respect de la vie privée outrepasse celui concédé à la liberté d’expression. Madame Chazal et monsieur Torreton, compagnons vivant sous le même toit, ont toute licence de ne pas voir leur vie exposée. Ils s’en chargent, et alors ? C’est la leur ! L’avocat plaidera une fois encore que Madame C. et Monsieur T. ne sont pas les Dupont, les Bouzigues ou les Foussignard, mais des personnages publics qui ne répugnent guère à découvrir au public des poussières d’or de leur vie merveilleuse. Il n’empêche ! Les Stars sont aussi des mortelles. Justice pour tous ! Et tous… Si mon défenseur choisissait de plaider, broder sur le thème majeur du livre «Claire, Femme publique», la Cour le poursuivrait. Cherchant dans le Robert la définition du mot, elle préférera le sens figuré au sens littéral : don de son image à la France. La Cour ignore les finesses de la langue. Aussi, «Il lui aura joué Dommage qu’elle soit une putain» fragment du texte incriminé est-il devenu en langue judiciaire insulte ! J’aurai traité l’héroïne de respectueuse… Bienvenue en Absurdie où le législateur se pique d’herméneutique !

Laurent Schang
Et puis, il y a cet improbable éditeur !...

Sarah Vajda
Jacques Marie Laffont ! Le plus beau visage maffieux de l’édition française ! Dans un film, je l’eusse admiré, filmé par le jeune Martin Scorsese, adoré et si Georges Le Roy Hill l’avait mis en scène, j’aurais, toute décence oubliée, cédé !
Quoi que je me divertisse fort à poser à la midinette, il me faut confesser avoir flairé l’embrouille, le renard sur le retour en quête d’oseille, pensant seulement, Take the money and run, girl, oubliant le surnom que vous vous plaisez à me donner de Calamity Sarah et Suerte ! Tentant la chance, une fois n’est pas coutume, incapable d’imaginer la suite de l’aventure.
Donc Laffont, bel homme aux tempes grises qui a gardé l’accent qu’on attrape en naissant du côté de Marseille, ajuste son discours à l’austère petite personne qui lui fait face. Fiancé naguère de Simone Gallimard, éditeur de Pierre Boudot, il a manqué le prix Médicis à une voix, rêve encore faire de bons livres en tenant compte du marché. Pourquoi pas ? Ce discours, comme le prix du livre, est unique de Gallimard au Rocher, en passant par Lafon (Michel), Fixot ou Flammarion. L’épicier s’est substitué au mécène, les hommes sont marchandises, âmes et corps, nos livres aussi, qui pourrait s’en dédire ? Le posthumat Saint-Simonien demeure sans doute la seule alternative à ce discours ! Le libéralisme, comme une vague, a déferlé sur le pays que nos fragiles esquifs… J’acquiesce. Le nom de Debord émerge de notre conversation. Laffont se dit enchanté de voir une femme de lettres. Elle lui demande si Robert ou Michel est de sa parentèle ? Il conte l’origine de son nom, Monsieur de la Fontaine, ses ancêtres percevaient l’impôt sur l’eau. Elle sort, malgré elle, la réplique la plus drôle qu’elle dira jamais : «Ce sera bien la première fois qu’un percepteur me donnera de l’argent !» Il sourit. Ils se quittent bons amis, complices. Elle a obtenu plus d’argent qu’elle croyait pouvoir lui soutirer, il a promis de faire relire le manuscrit par la batterie d’avocats qui le secondent, l’un d’eux, d’ailleurs, est actionnaire de la boîte, qui dit mieux ? Elle sort un contrat dans la tête qui parle de dissimulation au cœur de l’art d’écrire et Perrette, redescendant les Champs-Élysées, se demande déjà par quel bout elle va attraper le sujet et se réjouit de la bonne nouvelle à rapporter au nid ! Qui voir ? Que lire ? D’ordinaire, elle préfère les morts aux vivants et la télévision ne lui est guère familière. Seule Lily Rush, la brigade des Homicides de Baltimore et les croque-morts de Six Feet Under l’enchantent. Elle s’intéresse peu à l’actualité, n’écoute la radio que chez son dentiste, toujours branché sur France Info et ne se souvient pas d’avoir vu un 20 h ailleurs qu’à l’arrêt route l’été, à moins que ce ne soit dans un café où, accoudée au comptoir devant un café noir, elle essaie d’oublier le vacarme des JO ou des Mondiaux foutebollistiques ! Son premier roman sort dans quelques jours. Elle a le trac. Elle est vide. Elle sait qu’il n’arrivera pas grand-chose, aussi n’est-elle pas mécontente de s’offrir des vacances imprévues.
Elle ignore être entrée dans un tripot de Marseille. Julien Green, à propos de sa maison d’édition parlait de «forêt de Bondy» et Léon Bloy prétendait prendre un bâton à l’heure de signer un contrat. Que ne l’a-t-elle pris ! Que n’a-t-elle chaussé des lunettes pour signer ce fichu contrat !
Que n’ai-je deux mois plus tard, rencontrant Madame L. l’épouse, écouté mon instinct me criant Sauve-toi Calamity S., sauve-toi ! Passez muscade. Madame L. prof de philo démissionnaire mériterait un détour. Ce sera pour une autre fois, vous ne croiriez jamais ce récit vrai tant il est vrai que ledit n’est pas toujours vraisemblable!
Je résume. L’indélicat ne m’a jamais versé que le premier tiers de l’à-valoir promis, celui que je remettrai à l’avocate qui, la loi l’exige, me représentera devant le juge de fond. Ma honte a fondu, découvrant n’être qu’une flouée parmi d’autres, plus avertis que je ne suis; et aussi, renversée par l’ironie de l’aventure. Monsieur et madame Chazal réclamant à Madame Personne, Cosette, Mézigue, des dommages et intérêts; surtout ravie de la virulence des plaignants, prouvant peut-être que mon petit OVNI, tout compassionnel et peu sensationnel qu’il serait, les a percés au cœur ! Laissez-moi ce dernier rêve… Sans doute, seule, leur avocate l’a lu, la Dame requérant systématiquement contre qui, à son propos, publie, certaine de gagner. D’ordinaire, la partie adverse est un groupe de presse, Prisma, un autre, qui sur son dos gagne l’argent dont il lui reverse, en retour, une partie, un impôt, une taxe, une prime en quelque sorte…

Laurent Schang
Visiblement, vacances ou pas, toute la presse se désintéresse de l'affaire, qu'elle soit people, littéraire ou d'information.

Sarah Vajda
Et pourquoi s’intéresserait-elle à une sotte qui signe chez Foiros ?
Et pourquoi des journalistes sérieux voleraient au secours d’une inconnue qui a prétendu sur le dos d’une Star se fabriquer de la notoriété ?
L’incuriosité est un vice à la mode en ces temps d’inflation. Seul, vaillant chevalier du néant surgi, Jean-François Kervéan, écrivain, pigiste à ses heures, a dans France Soir, le 10 juillet, lendemain du coup de boule qui bouleversa le pays, rendu à ce livre un hommage incroyable et à l’affaire, son caractère sur-réel, dérisoire et cruel. Le patron de France Soir est un journaliste à l’ancienne : un livre a été interdit, l’auteur est docteur es lettres, l’éditeur parle de situationnisme (Laffont ne connaît que ce terme), voulez-vous aller voir ? Kervéan y vint. Gratitude éternelle. Ignorant mon existence et n’ayant aucun d’ascenseur à me renvoyer, il n’a commis cette bonne action que par pur souci de la justice, considérant, au-delà du cas particulier, de quelle dérive, de quelle jurisprudence cette historiette pourrait être suivie… Who care ? On a tort ! La forme du roman vrai, du roman post-barrésien qui dissimule une critique sociale disparaîtra peut-être. Ironie merveilleuse, une barrésienne y aura contribué !
Si cette étrange aventure connaissait un happy end, je serais bienheureuse d’en avoir été le dindon, puis l’héroïne délivrée, sinon il ne me restera qu’un goût amer teinté d’ironie de ce non-lieu parfait qu’elle incarnera désormais.

Laurent Schang
«La fiancée est froide» : quelle plus terrible définition de Claire Chazal ? Vous dites vous-même en introduction du livre combien votre héroïne est au fond un personnage creux, sans intérêt. Pourquoi dans ce cas l’avoir sous-titré biographie romancée et pas simplement biographie ? Au moins, l'accusation n'aurait-elle pas eu le loisir de s'appuyer sur cette ambiguïté-là au tribunal.

Sarah Vajda
La fiancée est froide ? La télévision, selon le génial Mac Luhan relu à cette occasion, est un médium froid. La journaliste, une «héroïne hitchcockienne», disent-ils, feu couvant sous la glace. Ce titre par prudence fut écarté. Il me plaisait que le grand Guy Dupré et moi, nous retrouvions égarés sur des gondoles de supermarché, par la vertu de ce titre que je lui empruntais avec son accord, singularisé. Pourquoi un roman ? Claire Chazal devint vite une Colette Baudoche, ma Clairette de Thiers, petite fille de braves gens sortis du rang par la grâce des Hussards noirs de la République. En outre, ce genre est aisé à lire et la consigne exigeait que de mes afféteries, de mon style impossible, je m’éloignasse… En fait, une biographie n’est qu’un roman dont l’auteur connaît à l’avance les péripéties et l’issue. Madame L. ciblait Madame Michu qui, nous le savons, ne lit pas : elle regarde la TV en repassant son linge et en épluchant, Jeanne Dielmann qui s’ignore, ses pommes de terre, 25, rue du Commerce… Je ciblai la ménagère de moins de 50 ans, celle à qui, Bernard Pivot fit remontrance. Elle lit Elle ou Madame Figaro, selon ses origines et son lieu de séjour. Claire Chazal, dans ses interviews, ne cesse de parler de cette hantise de l’âge – crainte d’autant plus légitime, qu’elle vit de son image – et que les journaux féminins, à longueur de pages, vendent des anti-rides, des pilules de soja, des conseils de chirurgie esthétiques, aux dames d’automne. Sans parler de cette indiscrétion par laquelle j’ai péché, dévoilant un écart de neuf ans entre Dulcinée et son bien-aimé ! 50 ans donc ! Cap Malet ! Cap fatidique ! L’horizon ménopause est un marronnier. J’y repose in-tranquille, tout comme Claire, aussi me suis-je divertie à analyser le terrorisme des journaux féminins dont, à l’instar de Montherlant, je déplore l’influence jusqu’ici indémentie. Insolence bien légère que cette phrase : «L’âge se mesure aussi en temps passé soudain dans sa salle de bain.» Qui me démentirait ? Mon âme de jeune gauchiste, de Passionaria qui lavait sa crinière au savon de Marseille, refusait les fards et portait de longues tuniques où le corps, jamais ne s’offrait aux regards, a fait retour comme mon obstination à prétendre le Capital, un monstre, le libéralisme, une horreur et la télévision, une machine à détruire la vie. Le roman adoucissait les angles, prétendait sauver Claire, montrant son âme, ravie par ces divers Moloch. En effet, je persiste à croire que la petite fille de Thiers, montée par la grâce de sa photogénie au zénith de la notoriété, n’est qu’une victime : à TF1 elle a fait don de sa personne. TF1 – bastion de Monsieur Bouygues – vu de près ressemble davantage à l’île du Docteur No avec son ordinateur central sous le lac de Marne-La-Vallée qu’à celui du Capitaine Nemo et pour rien au monde, je ne voudrais y résider ! À une notoriété qui s’évanouira à l’instant même où elle ne paraîtra plus à la petite lucarne, une fille intelligente a sacrifié sa vie. Toutes les petites filles du 9-3 rêvent de «faire Claire Chazal» ou d’être reines d’un jour – vues à la TV –, les couples y exhibent leurs blessures secrètes, les orphelins y cherchent leurs parents… La farce m’a semblé par trop ignoble ! Le roman devait être wharolien. Il convenait, qu’à l’usage des spectateurs, en langue claire, par le biais d’un roman, une universitaire transmît le legs des Écrits corsaires de Pasolini, de La Culture du Narcissisme du grand Christopher Lasch, de La Société du Spectacle et de La Galaxie Gutenberg. Il fallait rappeler au lecteur que si le petit François, fils de Claire et de PPDA, va dans une école privée du 7eme arrondissement, les fils de leurs spectateurs, victimes de la TV regardée dès l’aube et à l’heure des devoirs, ont perdu toute capacité à synthétiser un texte. Il ne s’agit même pas du zapping ! En 1962 déjà, Marshall Mac Luhan notait comment, sournoisement, l’exposé télévisuel, la pseudo-pluralité des points de vue, invalidaient le développement du jugement, l’esprit de distinction, fondant les hommes en séries. Contre ces Barbares, une nouvelle fois, Barésienne, au nom de la patrouille perdue (l’humanité selon Gary), je partis en guerre. Plus d’élèves, plus de maîtres, plus de repères, le chaos… Le roman atténuait l’aridité de la démonstration.

Laurent Schang
D’accord Sarah, mais après Barrès et Hallier, Claire Chazal ! Je me répète mais avouez tout de même que vous l'avez bien cherché.

Sarah Vajda
Je ne m’en dédis pas. Il n’existe pas de petits sujets. L’adultère même qui, selon Barthes, en était un «très petit», compose aussi bien Le Partage de Midi qu’un Arlequin !
L’Université devrait, comme Barthes le fit, s’intéresser davantage à ces petits sujets : la vie de 9 millions de Français, demain tous bacheliers, qu’ils auront comme étudiants et qui leur préfèreront – cet âge est sans pitié – la Star Ac. À leur âge, au lycée, certains de mes condisciples préféraient Mallarmé, Nerval ou Baudelaire à Prévert, que par souci d’égalitarisme, l’institution sacrait au même titre poète !
Je ne cherche pas les coups, je publie ce que Raison me dicte… Mon Hallier ne souhaitait pas se faire les ennemis qu’il se fit, non plus que mon Chazal, ma Baudoche/basochée ! Ce serait à vous, camarade Schang, de définir ce qui rend l’esprit du temps si hostile à votre amie, dont vous savez les efforts pour s’orienter dans la pensée comme le labeur quotidien. Taupe creusant des galeries sans fin jusqu'à Donjon du Sens !

Laurent Schang
Chazal rédactrice en chef de l'information sur la première chaîne hertzienne d’Europe, cela fait peur en même temps.

Sarah Vajda
L’Europe, l’Europe, l’Europe ! Schang, celle que nous aimions a péri avec un certain nombre de vétilles à Versailles… L’Empereur François-Joseph au tombeau avec lui, pour jamais, l’a emmenée.
Le caporal H., à sa manière, l’a réalisé. La France, selon son vœu, est devenue un musée, ses habitants, dames pipi et chaisières… Alors Claire ou Marcelle, Yasmina – discrimination positive oblige – ou une autre, quelle importance ? De quel poids pèsent nos rêves à la lumière de la géopolitique et du non-contrôle des naissances ? Le Tiers-Monde aura raison de se venger de notre arrogance et l’Europe, vieille femme fardée et emperuquée, ne pourra plus feindre être toujours jeune et belle, flashy, punchy. Le cabinet des Antiques ouvrira ses portes et le monde découvrira que ses résidents sont des morts… «Je ne m’en soucie guère… marchand de pommes de terre parce que c’est la guerre…»

Laurent Schang
Oui, d’ailleurs une fois votre Chazal refermé, j’ai tout de suite pensé à une trilogie, un triptyque dont les deux premiers volets seraient le Barrès et le Hallier et le thème sous-jacent le déclin de la France. Il y a du Sofia Coppola en vous, vous savez. Peu de critiques l’ont vu, mais Virgin suicides, Lost in translation et Marie-Antoinette forment un tout, avec sa cohérence propre. Je me trompe ou était-ce effectivement votre intention ?

Sarah Vajda
Quelque chose en moi de Sofia Coppola… ça me va ! Lost in translation… Vous et moi devant l’étrangeté du monde, au diapason soudain, moi, de cette antériorité je me passerais bien, Génération Peace and Love et vous Génération Grand Bleu et Paracétamol, regardant sur les rives du Rhin, s’enfuir le monde qui nous a été arraché ?
Vous vouliez dire, Laurent, que Barrès, Hallier, Chazal forment une trilogie. C’est bien cela ? Évidemment, un souci unique, le même toujours, «le cher vieux pays» «feue la France» de Dupré, celle que mon père cabaliste m’offrit en héritage, préside à ces trois livres. Barrès ou l’inquiétude de l’inconstant Benjamin Constant. Hallier, la furie médiatique d’un enfant saisi par l’esprit du temps et comprenant n’y pouvoir s’y tailler une place à la mesure de ses espérances. Chazal, enfin, la glaciation d’un temps, envitré comme la môme de Poltergeist dans l’écran télévisuel.
Barrès, pourquoi j’ai aimé la France, pour Retz, d’Artagnan amoureux ou non, pour la geste gaullienne et les voix enchanteresses des «écrivains glisseurs» (mot de Barthes toujours) Chateaubriand et Barrès, René et Maurice, pour leurs phrases comme des colombes ensanglantées mourant au pied de leurs lecteurs et invitant au rêve.
Hallier, pourquoi j’ai cessé de l’aimer – oh ! Frères humains, hardis compagnons de la classe 75 qui ont été céliniens, halliéristes. Chazal, pourquoi elle m’est soudain devenue inhospitalière, étrangère. Ascenseur social en panne. Espoir évacué. Revenez !
«Aux Trente glorieuses» ont succédé les Trente pouilleuses et commencent les Trente Calamiteuses.

Fin du coup. Je descends là !

Je n’attends ni cavaliers ni Apocalypse, monde dilué dans la neige des écrans.


Addendum
Merci, Schang, d’avoir pris, une fois de plus, peine de lire, entendre et questionner un auteur de si peu d’importance que l’interdiction de son livre n’émeut pas plus Pierre que Paul, Jacques ou Léon!
Laissez-moi remercier ici Stéphane Chaudier dont les textes accompagnent cet entretien, BDL, Bruno Deniel-Laurent, notre fringant rédac chef de feu Cancer ! Raphaël Dargent, mon camarade en Barrésie et grognard d’un Empire tôt évanoui; Juan Asensio enfin, notre hôte qui, comme à l’accoutumée, avec élégance et égards, ouvre son site aux écrivains sans feu ni lieu.
Remerciés aussi Aboucaya, qui pour Rivarol écrivit une inutile critique [qui sera bientôt publiée dans la Zone, ainsi que les textes dont les auteurs ont été mentionnés dans ces lignes, ndJA], Joël Schmidt qui en publia une dans Réforme et Marcel Cordier, dans La Dépêche meusienne.