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12/01/2006
Bellum civile 4 : Francis Moury répond à George Kaplan

Même si la présentation choisie depuis le début de cette joute entre Francis Moury et ses contradicteurs, je le conçois aisément, n'est pas forcément très agréable, c'est tout de même la plus commode et surtout la plus claire. Après avoir donc publié, hier, l'intégralité du texte de George Kaplan, je lui adjoins à présent les réponses de Francis. Il y aura peut-être encore quelque critique au fameux article de Francis Moury, le quatrième de la série Bellum civile qu'il a d'ailleurs lui-même initiée, même si j'avoue me lasser de cet exercice dont la seule vertu aura été d'ouvrir la Zone, en toute honnêteté, aux éternels accusateurs me reprochant mon autisme à l'endroit des opinions que je ne partagerais pas. Serais-je donc devenu naïf et aurais-je oublié la réalité de la complexion qui fait de ces personnages, bien souvent je le sais, des lecteurs d'une typique mauvaise foi intellectuelle ? La réalité est bien plus simple et elle tient en quelques mots : par avance, je me contrefiche des commentaires que feront (ou qu'ont déjà fait) au moins d'eux d'entre eux (je les nomme : Bret et Kaplan) sur tel blog qu'ils paraissent avoir durablement parasité. Je m'étais engagé à publier dans la Zone toute réponse argumentée au texte lui-même argumenté de mon ami Francis, voilà qui est fait, mon contrat si je puis dire, est honoré. Maintenant, je ne veux strictement plus rien savoir d'eux et me moque allègrement de leurs très probables et nombreuses palinodies futures. Je ne suis point la dupe de leurs remerciements (tout à coup l'onctuosité fut de mise, s'agissant d'être publié sur le Stalker...) et leurs critiques (je les entends déjà...) ne parviendraient pas même à me faire distiller une unique goutte de monacal mépris.
«Pourtant, c’est triste à dire mais au risque de faire revenir M. Dantec dans son pays natal, notre société n’a jamais été plus sûre qu’aujourd’hui.»
George Kaplan.
Après une longue introduction accumulant pêle-mêle citations de Socrate, Xénophon et autres Aristote, évocations d’un ouvrage du romancier Aldo Lado et rappels d’événements dramatiques récents, Francis Moury, préventivement drapé de l'aura des poètes et des philosophes morts et se croyant sans doute assuré de leur appui silencieux, fait mine d’en venir au cœur de sa pensée : «La faillite de l’État dans sa mission première (sécurité des biens et des personnes) est patente. La seconde mission de l’État, assurer la solidarité et le lien social, la fraternité sociale et économique, est non moins bafouée journellement […]». Certes, et comme c'est bien dit ! Voilà bien d’incontestables constats. On attend avec impatience que notre brave commentateur fasse le lien entre ces deux pertinentes observations. Las ! il nous faut bien vite déchanter : «Le présent article concerne la première mission et s’y restreint : il est moins facile de la penser que l’autre […]».
Les deux citations de Xénophon et d’Aristote que vous mentionnez sont placées – et non pas mise pêle-mêle comme vous le dites – en exergue mais ne font pas partie de l’introduction proprement dite. À la cinquième ligne du premier paragraphe, je précisais qu’il s’agit d’un film de Lado, pas d’un roman : si vous avez lu mon texte d’une manière aussi cursive, cela préjuge mal de la suite de votre réponse ! En outre, un résumé et une analyse historico-critique ne sont pas une simple évocation. Enfin c’est bien cette soi-disant évocation qui constitue, avec sa mise en parallèle avec les faits d’actualité, le corps de ce qui est mon introduction : apprenez par conséquent, cher George Kaplan, avant d’embrayer sur le ton de la critique persifleuse, ce qu’est la structure d’un texte, SVP, et apprenez aussi le sens de mots que vous employez visiblement un peu au hasard, SVP bis.
Vous regrettez que je n’aie pas établi ce fameux lien, ce lien que votre matérialisme dialectique vous commande immédiatement d’établir : vous vous doutez que c’était volontaire de ma part ! Je me doute que vous vous en doutez. Et je me doute aussi que vous allez écrire un texte établissant précisément ce lien puisque c’est l’erreur majeure que vous me reprochez d’emblée. C’est de bonne guerre mais ne croyez que je serai dupe d’un tel artifice sophistique : on ne vous demande pas d’écrire un autre texte que le mien, cher George Kaplan. On vous demande de répondre au mien. Ce que, non moins d’emblée, vous annoncez que vous n’allez surtout pas faire. Heureusement, vous ne vous en tenez pas strictement à cette ligne dérivante, comme le montre la dernière partie de votre texte.
M. Moury semble-t-il s’être à un seul moment posé la question d’un possible lien entre la faillite sécuritaire et la faillite sociale ? Non, pas du tout. Pour lui, l’une et l’autre sont simplement juxtaposées : d’un côté, il y a – de l’aveu même de M. Moury, qui semble le concéder du bout des lèvres – des «pauvres», et de l’autre, des délinquants, des «sauvages», des «barbares». Deux problèmes distincts, deux réalités qu’il conviendrait de penser séparément l’une de l’autre. Certes, il est bien plus «facile de penser» un phénomène en l’extirpant du contexte politique, social, culturel et économique qui l’a vu naître.
En évacuant la responsabilité politique dans les causes sociales des troubles actuels, et en ne se concentrant que sur des conséquences, M. Moury se condamne à ne préconiser que des solutions bancales, partielles et – au mieux – inopérantes.
Le politique et le social sont donc, selon vous, les causes premières du crime et du mal qui en seraient les conséquences : tout est clair. Vous êtes un simple marxiste, cher George Kaplan, sorti du congélateur pour l’occasion ! Je me demande au fond si vous existez ? Si vous n’êtes pas une idée incarnée fictivement tout comme votre homonyme hitchcockien dans le film de 1959 ? Cela dit je vous rassure : je sais que ne suis pas le personnage maléfique joué par James Mason et je sais que vous n’êtes pas le pragmatique et savoureux Roger Thornhill / George Kaplan incarné par Cary Grant. Vous êtes un homonyme… marxiste. Ce sont donc les résultats des élections politiques ou la pauvreté qui seraient selon vous la cause première d’un viol ou d’un meurtre, plutôt que le mal et l’inhumanité du criminel. Fort bien ! Je n’en attendais pas moins de vous !
Vous nous serinez cela à longueur de forums chez Cormary depuis plusieurs mois. Que vous récidiviez ici en vous appliquant (très lourdement, comme d’habitude et avec vos gros sabots de lecteur immémorial du Nouvel Observateur et du Monde – ne change rien à l’affaire ni au fond du problème, ni ne vous excuse davantage du point de vue intellectuel comme du point de vue moral, vous savez ? Sous couvert d’humanisme, votre attitude consiste à nier la réalité du mal et à nier la responsabilité morale en faisant du criminel lui-même une victime : air connu.
M. Kaplan, je vous demande le plus sérieusement du monde de nous expliquer comment il se fait que tous les pauvres ne soient pas criminels puisque la criminalité est selon vous déterminée par la pauvreté ?
Au pire, le remède de ce nouveau Diafoirus consistant à saigner le malade plutôt qu’à le soigner, il l’affaiblirait tandis que les causes réelles de son mal, plus profondes et plus insidieuses – qu’on nomme communautarisme, ghettoïsation et paupérisation – continueraient de proliférer et de faire empirer, inéluctablement, son état, jusqu'à la mort clinique (qu'on nomme guerre civile – ou bellum civile si l'on tient à prouver qu'on a des lettres).
Deux observations sur ce petit paragraphe :
1) Ce mépris discret de la culture, de la pensée et des lettres classiques qui caractérise une partie de vos premières observations (ironie concernant mes citations de grands auteurs, ironie concernant mon choix d’un titre en latin) ne peut ni ne doit rester sans réponse car il est hautement révélateur de votre perversité foncière. Il est en effet très caractéristique de la décadence intellectuelle et morale qui est la vôtre et de celle du clan informel auquel vous appartenez : celui du tout-venant gauchiste français des années 1970 à nos jours. Mépriser agressivement et ouvertement la culture classique, n’est pas innocent : vous voulez faire table rase de cette culture au plus profond de vous-même comme de la société contemporaine. Ce qui vient du passé est fondamentalement méprisable, inutile et réactionnaire à vos yeux bien que vous n’osiez pas le dire explicitement. Vous crachez dessus par la bande, si je puis dire, en passant, l’air de ne pas y toucher. Sachez-le une fois pour toutes, M. Kaplan : je m’honore pour ma part d’admirer, de révérer ce que vous méprisez. Je m’honore en un mot d’être réactionnaire selon le sens précis que vous pouvez donner à ce mot dans votre jargon. Cette observation est valable également pour la suite de votre texte qui contient de telles agressions discrètes mais récurrentes. Je n’y reviendrai pas mais la mentionne ici avec la plus grande vigueur et une fois pour toutes.
2) Le communautarisme n’est pas le résultat d’une décision politique imposée par l’élite française et ses parlementaires aux intéressés. La ghettoïsation ne l’est pas non plus. Et la paupérisation non plus. Aucun gouvernement ni aucune élite politique ne souhaitait ni ne voulait que ces trois éléments existassent hic et nunc, ici et maintenant – puisque vous le latin vous répugne. Ils sont tous trois le fruit d’une liberté de l’histoire et d’une liberté économique : nous les trouvons constitués peut-être (surtout le dernier) mais cette constitution n’est pas le résultat d’une volonté publique. Enfin, si même il est avéré que ces trois éléments existent (le dernier en particulier), ils n’abolissent pas la liberté de l’individu qui serait frappé par eux tous ou par l’un des trois. Toujours le même vice de raisonnement, M. Kaplan ! Toujours la même réponse de ma part par conséquent : ces éléments ne sont ni la cause ni l’excuse d’un acte criminel, que cet acte soit individuel ou collectif. On n’excuse pas et on n’explique pas davantage le mal en invoquant du politique ou du social : le mal se situe sur un terrain philosophique, religieux et moral d’abord, juridique et légal ensuite.
Et le bon docteur Moury d’enchaîner, après avoir parsemé son long pensum de quelques nouvelles références (ah ! que seraient ces penseurs français sans leurs éternelles citations, et ce name-dropping permanent censé donner du poids et de la crédibilité à un discours par ailleurs coupé des plus élémentaires réalités !), avec son point n° 4, où il n’a plus qu’à délivrer son ordonnance : sangsues et ablations diverses (de la tête en cas de besoin), et port de la seringue obligatoire pour tout le monde. La pauvreté de ce raisonnement ferait rire s’il n’était enrobé de tant de rance prétention.
Car M. Moury, c’est un fait, a vu beaucoup de films, a lu beaucoup de livres. Sa culture générale n’est pas en cause. C’est sa méconnaissance du monde réel qui est préoccupante, et ce d’autant plus qu’elle est très généralement partagée dans [partagée par serait davantage correct] cette catégorie d’individus qui se flattent justement de «penser» l'actualité.
M. Kaplan, vous assurez que les «individus les plus divers» se flattant de former la catégorie des commentateurs-penseurs de l’actualité, y compris votre serviteur, ignorent la réalité telle qu’elle est. Admettons… bien que cela soit parfaitement faux. Dans cette hypothèse, qui nous assure, je vous prie, que vous la connaissiez davantage que nous ? Quel critère pouvez-vous nous fournir qui nous garantisse de votre supériorité sur ce point ? Ce genre d’argument est purement sophistique : votre honnêteté morale – vous voulez en tant qu’individu sincèrement le bien, le beau et le vrai, j’en suis convaincu en dépit de nos divergences de position, car sinon vous ne tenteriez pas de dire ce vrai, ce beau et ce bien : vous échouez car vos références intellectuelles et morales au sens culturel sont perverses mais le point de départ était lui pur et sincère ! – devrait vous prémunir contre de telles facilités.
Le discours de l’intimidation
Le bon docteur Moury et ceux qui sont prêts à diffuser et à vendre son remède-miracle auront beau jeu de ricaner à la lecture de ces quelques lignes : «Vous justifiez les actes de barbarie», s’époumoneront-ils, confondant comme toujours recherche des causes et des solutions radicales (au sens étymologique du terme) et absolution des fautes, «vous êtes un bien-pensant, un bobo-d’gauche et attendez donc qu’on vienne jusque dans vos bras égorger vos fils et vos compagnes, tiens, on verra ce que vous direz !»
Eh bien, vous me retirez les mots de la bouche ! Habileté éprouvée dont je ne suis pas dupe : ne pensez-pas un instant, cher M. Kaplan, que prévoir les objections qu’on vous fera suffit à annuler leur pertinence.
Et de citer à l’appui de leur diagnostic (la France va mal) une série de faits divers atroces [vous en convenez, tout de même ?] et de crimes collectifs [vous les nommez tels, par conséquent ?] censés présenter une tendance de fond manifeste et indiscutable. Tout va de plus en plus mal de plus en plus vite.
Pourtant, c’est triste à dire mais au risque de faire revenir M. Dantec dans son pays natal, notre société n’a jamais été plus sûre qu’aujourd’hui. Revenons 50, 100 ou 1000 ans en arrière, et observons les «chances» du quidam moyen de se faire trucider : elles sont nettement plus faibles aujourd’hui qu’à toute autre époque et en tout autre lieu de l’histoire. M. Moury se promène en sifflotant dans la rue, prend les transports en commun, va chercher du pain et des croissants pour Mme Moury le dimanche matin, sort guincher le vendredi soir, et le tout sans se faire agresser – et avec encore moins de probabilités de ne plus jamais pouvoir rentrer chez lui. M. Moury a bien plus de raison de craindre de mourir dans un accident de la route ou d’un cancer du fumeur que de se faire violenter dans un train.
Je vous en prie, un peu de décence, s’il vous plaît M. Kaplan ! Ce sont des procédés faciles qui vous déshonorent. Quant à votre assertion initiale, j’en laisse juge nos lecteurs. Certains d’entre eux apprécieront en connaisseurs.
Par contre, le discours sur « le crime qui galope et que fait la police et le gouvernement », lui, ne date pas d’hier. Pour s’en tenir à la France, les «classes dangereuses» issues de l’exode rural dans les faubourgs du XIXe siècle, les «Apaches» des années 1900 et 1910 (revoyez Casque d’Or, M. le cinéphile), les «blousons noirs» des années 60, sont autant de phénomènes qui ont en leur temps fait couler autant d’encre et de bile que les émeutiers des années 2000. À chaque fois, les Moury de ces différentes époques y sont allés de leurs «conseils pour l’ordre et la sécurité en France». À chaque fois, on s’alarmait de la jeunesse de ces voyous, du vandalisme auxquels ils se livraient contre les institutions, de leur manque de morale, de leur propension au vol, à la violence et à l’alcoolisme (puis à la toxicomanie), des viols collectifs qu’ils commettaient. Si M. Moury avait autant de curiosité historique que de culture philosophique, littéraire et cinématographique, il pourrait sans aucun problème vérifier l’exactitude de mes dires. Je le revois par exemple aux travaux du sociologue et historien Laurent Mucchielli).
Enfin cher M. Kaplan, à qui croyez-vous vous adresser ici ? À des ignares ne connaissant pas l’histoire des mœurs, des sociétés, des mentalités ? Croyez-vous un instant que la persistance du mal et du crime à travers l’histoire humaine suffise à relativiser et à amoindrir les effets de celui que nous constatons sous nos yeux en train de se propager avec une telle virulence ?
Maintenant, en maniant les fameux chiffres de l’insécurité avec les pincettes qui s’imposent (tant ils sont, comme leurs cousins du chômage, susceptibles d’être manipulés et tant leur pertinence varie en fonction de l’étendue des cas recensés, du zèle de la police – plus elle est efficace, et plus les crimes qu’elle dénombre sont nombreux ! – et de ce que les victimes osent déclarer), on constate que les violences les plus graves n’augmentent pas dans la société française. L’ensemble des homicides, tentatives d’homicides et coups et blessures suivis de mort est en baisse depuis le milieu des années 1990 et retrouve aujourd’hui le niveau du début des années 1970…
Mais cela, Monsieur Moury et la plupart des autres commentateurs feignent de l’ignorer.
Eh bien nous pouvons être tout à fait rassurés, en effet, par votre analyse ! Ah ! Au fait, quel serait notre intérêt à «ignorer» ce que vous «savez» ? ! Quel profit pensez-vous que nous retirons de notre ignorance volontaire ou de cette supposée dissimulation, M. Kaplan ?
Ils fonctionnent comme de vulgaires journalistes (veuillez excuser la violence de l’insulte) : un fait divers spectaculaire, et on s’alarme, deux faits divers, et la France est à feu et à sang, trois faits divers, et on réclame la distribution gratuite de Smith & Wesson à la sortie des écoles…
Écoutez, cher M. Kaplan, c’est bien simple : je me demande même, à vous lire, pourquoi un état d’urgence a été décrété au mois de novembre 2005 et pourquoi nous parlons de cette affaire du train Nice-Lyon ?
Je crois même que nous avons, tous, dû rêver (enfin faire quelques mauvais cauchemars) ces derniers mois ou ces dernières années. On s’alarme pour peu de choses, vraiment : un homme assassiné sous les yeux de sa famille, une handicapée brûlée vive dans un autobus, un train entier terrorisé ! La France va très bien, en somme, enfin pas plus mal que d’habitude.
Une question pourtant M. Kaplan mais indiscrète : depuis combien de temps prenez-vous des tranquillisants et des hallucinogènes ? Seul un tel mélange me paraît capable d’expliquer votre décontraction et votre déconnexion toutes deux apparemment totales et irrémédiables. À moins, comme je le pense parfois, que vous ayez été cryogénisé dans la glace vers 1970-1975 et récemment délivré ?
Par contre, ce que l’on constate réellement, une fois que l'on s’est décidé à s’extirper une fois pour toutes de ces fantasmes médiatico-catastrophistes et à prendre le minimum de recul qui sied à toute analyse un tant soit peu honnête [le lecteur appréciera à la lumière de ce qui précède], c’est qu’il n’y a que deux genres de manifestations criminelles qui paraissent en nette progression ces dernières années : 1/ la violence contre les institutions et les figures de l’autorité (policiers, chauffeurs de bus, enseignants, etc.) ; 2/ la criminalité «en col blanc» (détournements de biens sociaux et de fonds publics, arnaques à grande échelle, corruption, abus de position dominante, etc.) Le premier type de violence est bien plus «visible» – en termes de spectacle [Guy Debord à la rescousse de George Kaplan : logique !] – que le second, dont on ne parle que bien peu, ou alors avec un haussement d'épaules résigné. Personne n’a jamais demandé la peine de mort pour M. Chirac, trempé dans une bonne vingtaine de scandales dont le moindre aurait dans toute démocratie saine entraîné son désaveu et – au moins – son éviction de la vie politique.
Vous rendez-vous compte de ce que vous écrivez ? Enfin tout de même, M. Kaplan, dois-je vous rappeler le respect dû à la personne du Président de la République et le fait qu’il n’a jamais tué ni violé personne dans une rue, ni dans un métro, ni dans un train ? Proposez-vous par ailleurs de déplacer l’application préconisée de la peine de mort des crimes de sang aux crimes financiers ? Il semble que la conclusion de votre paragraphe soutienne cette idée ? Je vous signale que la Chine applique ce type de sanction, à l’heure actuelle, à ce type de délit mais je ne sais pas si le modèle juridique en question vous agrée fort, en l’occurrence ?
La délinquance juvénile est un symptôme [de quelle maladie ?], donc, d'autant plus qu'elle est, de l'aveu même des Renseignements Généraux (peu susceptibles d'être taxés de gauchisme aigu), largement inorganisée – les émeutes n'avaient ni leader ni objectif précis, elles n'étaient que l'expression d'un dégoût profond [le mal du siècle romantique d’Alfred de Musset, le Spleen de Paris de Baudelaire ?] dont il convient, pour avoir quelque chance de le guérir, d'en mesurer les causes et la portée. Aussi, avant de s’intéresser aux solutions proposées par M. Moury et à ce que leur mise en œuvre impliquerait, essayons de déterminer de quel mal souffre la société française pour être ainsi détestée et attaquée.
Parce qu’elle promet ce qu’elle ne se donne pas la peine de tenir
Elle garantit l’égalité des chances. Or, c’est un leurre. Aujourd’hui comme il y a trente ans, on n’a pas les mêmes chances de réussite suivant que l’on naît fils de cadre ou fils de chômeur, dans un quartier «difficile» ou à Passy, avec un patronyme à consonances étrangères ou un nom «bien d’chez nous». Il existe aujourd’hui en France – et personne ne peut sérieusement le nier – une ségrégation sociale qui se double d’une ségrégation faciale, et plus généralement et dramatiquement encore, d’une ségrégation spatiale.
La ségrégation se définirait selon le dictionnaire Larousse L3 de 1968 (une année de référence à vos yeux, n’est-ce pas M. Kaplan ?) d’abord comme action de séparer des éléments puis comme la séparation en amas distincts d’un ensemble de corps différents préalablement mélangés. Je saute quelques définitions plus particulièrement relatives aux alliages métalliques ou chimiques, à la géologie. La ségrégation raciale est pour sa part définie, assez extensivement par ce même L3, vol. 3 en sa p. 642 comme l’action de séparer les personnes d’origines, de races ou de religions différentes à l’intérieur d’un même pays. On ne peut donc, à la lumière de ces définitions, accuser la France d’entretenir une politique ségrégationniste. C’est d’ailleurs précisément ce que reproche en ce moment à la France une partie des Français ! Je vous signale enfin que j’ai déjà traité ces problèmes dans les §2 et 3 de mon texte de référence en spécifiant qu’il s’agit d’annexes au sujet traité, d’ailleurs.
Cet apartheid géographique [le premier terme est encore plus gratuit et non moins injustifié que celui de ségrégation] est facile à vérifier. Il suffit de se promener dans certaines banlieues bien choisies (on peut le faire sans craindre pour sa vie, malgré ce que vous semblez en penser) [la parenthèse est laissée à l’appréciation des lecteurs d’après leurs propres observations et expériences], et l’on observera l’omniprésence des composantes les plus fragiles de la population française, à tous points de vue, la «famille-type» étant monoparentale, pauvre, frappée par le chômage, immigrée ou issue d’une immigration relativement récente.
Il n’est bien sûr pas impossible, et M. Moury se fera bien sûr fort de rappeler un ou deux contre-exemples, de «s’en sortir» quand on cumule ces désavantages. On conviendra tout de même avec moi que, dans l’immense majorité des cas, ces déterminismes [vous employez ce terme qui vous brûlait les lèvres depuis le début, cher M. Kaplan] pèsent bien lourds dans la balance. D’autant plus que cette ségrégation spatiale déjà décisive, se double d’une autre qui l’est tout autant sinon plus : la ségrégation éducative. Du fait du découpage scolaire, les enfants des milieux défavorisés se sont retrouvés entassés dans des établissements qui ont alors acquis une mauvaise réputation et ont été «dévalorisés». On aboutit à ce dramatique paradoxe : alors même qu’on proclame partout que l’école est une institution profondément démocratique, les inégalités entre et au sein des différents établissements scolaires n’ont jamais été aussi flagrantes. On sait qu’un bac acquis au lycée Louis-le-Grand n’a pas la même valeur qu’un autre récolté par un élève du lycée Victor-Hugo de Sarcelles. On sait que de plus en plus de parents qui ont les moyens de le faire préfèrent placer leurs marmots en école privée. On sait que les pouvoirs publics continuent, aveuglément et suicidairement, de promouvoir l'ambition absurde des «80 % d'une classe d'âge au baccalauréat» (ce qui a entraîné, c'était inévitable, une dévalorisation des métiers manuels et une absence totale de perspectives d'avenir pour les jeunes diplômés – sans compter ceux que ce système épris de rentabilité abandonne en cours de route). Bref, la situation empire et n’est pas prête de s’améliorer.
Vous poursuivez votre portrait de la société française avec la situation « injuste » de l’école. Mais monsieur Kaplan, l’école est explicitement destinée à sélectionner les meilleurs élèves à chacune de ses étapes : sa vocation est fondamentalement élitiste et discriminatoire depuis que l’idée d’école existe. Ces lieux communs rebattus sur la carte scolaire que vous nous ressortez de votre chapeau (il doit être déformé par tout ce qui s’y est amassé depuis le temps, non ?) constitueraient une explication ou une excuse aux actes de barbarie et aux crimes commis dans l’école ou en dehors de l’école ? C’est cela que vous voulez nous faire aussi avaler après le reste ? Pilule amère, non ? Vous êtes ici fondamentalement hors-sujet.
Dans ce contexte, peut-on en vouloir aux enfants d’immigrés de seconde ou troisième génération, de ne plus croire dans les rêves d’intégration, déçus et trahis, de leurs parents et grands-parents ?
Savoureuse conclusion de ce premier paragraphe : les victimes des violences et des crimes apprécieront et je laisse au lecteur le soin d’effectuer la transition mentale entre la désillusion «explicative-excusative» et la violence comme résultat matérialiste dialectique digne de Pierre Bourdieu et de ses héritiers.
Parce qu’elle réclame une allégeance inconditionnelle à des valeurs que personne ne prend plus la peine de définir
On sait que l’immense majorité des élites politiques ne respectent pas les valeurs qu’elles sont censées représenter. J’ai évoqué plus haut le cas Chirac (le plus spectaculaire symbole de la médiocrité morale et du délabrement politique de notre démocratie), mais chacun d’entre nous a en tête mille autres exemples de la corruption d’une bonne partie de nos dirigeants et de leur décalage d’avec le monde réel – même ceux qui ne se sont jamais donné la peine d’ouvrir un seul exemplaire du Canard enchaîné en ont une vague idée. On sait aussi que l’une des principales préoccupations des récents gouvernements a été de faire baisser l’Impôt Solidarité sur la Fortune – l’un des rares sujets où les effets d’annonces (ici plutôt discrets, d’ailleurs) ont été suivis d’une mise en œuvre concrète.
On sait aussi qu’au moment-même où le chômage et la pauvreté ne cessent de s’étendre (huit fois plus de repas distribués en 2005 par les Restau du Cœur qu’il y a 20 ans), des multinationales aux pratiques plus que douteuses ont engrangé en 2005 des profits tellement monstrueux qu’ils dépassent l’imagination (près de 13 milliards d’euros pour Total). On se souvient également d’un certain PDG de Carrefour quittant ses fonctions en laissant derrière lui un bilan catastrophique, mais avec des indemnités représentant 2600 ans de salaire minimal – ce même salaire minimal duquel doit se contenter l’immense majorité des employés de l’enseigne.
Voici l’état de notre République, voici l’arbre pourri aux racines autrefois glorieuses qu’on nous somme de révérer. L’anarchie capitaliste y règne comme ailleurs. Avec elle, la publicité, nouvelle propagande aussi sophistiquée qu’omniprésente, nous intime l’ordre de consommer, et entretient la confusion de l’être et de l’avoir [Paul Valéry dénonçait déjà cette dernière dans les années 1935, vous savez].
Qu’est-ce qu’être Français, aujourd’hui, à l’heure de l’Europe ? Qu’est-ce qu’être Européen, aujourd’hui, alors que cette entité ectoplasmique semble n’être, ainsi que le prouvait il y a encore quelques mois le grotesque Traité établissant une Constitution pour l’Europe (aujourd’hui enterré, fort heureusement, et malgré des défenseurs aussi acharnés que M. Moury), qu’une machine à déréguler les marchés intérieurs pour que puisse s’y exercer sans entraves la concurrence la plus sauvage ? Qui, aujourd’hui, peut se reconnaître sérieusement dans la France de M. Chirac ou dans l’Europe de MM. Bolkenstein et Lamy ?
Comme l’indique le philosophe Jean-Claude Michéa dans un article qui n'a rien de «bien-pensant» la «caillera», la petite frappe des banlieues, n’est au fond que la caricature de l’anarcho-capitalisme, sa plus brillante et parfaite réalisation. Aussi, l’affirmation des principes républicains ne pourra être faite et n’avoir de portée que lorsqu’ils seront effectivement rendus opérationnels à tous les niveaux de la société, quitte à bousculer la logique-même du libéral-libéralisme qui lui est tant antinomique.
Monsieur Kaplan, ni la crise économique ou sociale, ni la corruption politique ne sont une excuse au crime : je suis contraint de vous redire que ce second paragraphe est lui aussi totalement hors-sujet même si je partage une partie – une partie seulement mais enfin une partie tout de même - de vos remarques sur ces sujets.
Quelques pistes pour une solution réelle au problèmes des banlieues et de l’insécurité
Je ne prétends pas, comme M. Moury, apporter des réponses simplistes à des problèmes bien plus complexes que ce qu’il veut bien en dire. Mais au vu de ces différents constats, et suite à l’écœurement profond qui me serre la gorge quand je constate que la majorité des solutions proposées ici et ailleurs consiste à placer un couvercle en fonte sur le problème sans se soucier un tant soit peu de la température de la plaque, je me permets de soumettre ici quelques pistes de réflexion :
- pour que la République retrouve son prestige, il convient de moraliser la vie publique, en s’attaquant en priorité, non aux petits délinquants, mais aux grands, à ceux qui jouissent d’une impunité dommageable pour l’image et le modèle que la société entend diffuser auprès des plus jeunes citoyens et des nouveaux arrivants sur le territoire français
- une réelle rupture d'avec le modèle ultralibéral est, pour les raisons ci-dessus évoquées, également à étudier, d'urgence.
- pour mettre un point d’arrêt à la petite délinquance et à la montée des différents communautarismes, il suffit (car c’est au final bien peu de choses) de «casser» les ghettos, non en les «karchérisant» à grands renforts de moulinets médiatico-démagogiques, mais par le biais d’une réelle politique d’urbanisme. La loi SRU était un bon début, qui garantissait un seuil de 20 % de logements sociaux par commune, et il est d’autant plus scandaleux que tant d’élus, pour de basses raisons électoralistes («on ne veut pas de pauvres chez nous !») s’y soustraient et préfèrent payer des amendes plus symboliques que dissuasives. À commencer par les communes de Neuilly (2,8 % de logements sociaux), fief de notre bien-aimé ministre de l’intérieur et futur président, de Levallois-Perret (d’où le maire Balkany assure benoîtement devant une caméra : «Il n'y a pas de misère en France») et du Raincy (4,3 % de logements sociaux, et aucune construction récente), dont le maire, M. Éric Raoult, se permettait de déclarer il y a quelques semaines dans Minute que la ville de Clichy-sous-Bois faisait «honte à notre pays»…
Les solutions concrètes que vous proposez personnellement, pour protéger le citoyen du crime et de la violence, sont donc les suivantes, pour résumer vos trois points :
1) punir d’abord les crimes financiers et la corruption politique au lieu de punir les criminels commettant des actes provoquant blessures et mort ou actes divers de barbarie,
2) rompre avec le modèle de l’économie libérale,
3) enfin, une nouvelle politique urbaine.
Eh bien ! Il est clair que ces trois mesures assureront une protection évidente à nos concitoyens, à toute heure du jour et de la nuit, mon cher Kaplan ! Sérieusement, de qui vous moquez-vous ? Encore une fois, vous êtes à nouveau totalement hors-sujet. Aucune des trois mesures que vous préconisez ne concerne directement le seul problème qui nous intéresse. Et pour cause.
À barbarie, barbarie et demie
Amusons-nous maintenant à décortiquer un peu les réformes que pour sa part, propose M. Moury.
Je ne vais pas m’appesantir sur le problème moral que poseraient l’élargissement du champ de la légitime défense, la légalisation (fut-elle partielle et contrôlée) des ventes d’armes à feu et le rétablissement de la peine de mort. Tout honnête homme un tant soit peu capable d’empathie sait ce que ces mesures ont de profondément barbare, et à quel point elles vont à l’encontre de tout ce que la civilisation occidentale et judéo-chrétienne a su au fil des années apporter au progrès humain – cette sacralisation de la vie qui fait sa grandeur et sa légitime fierté.
Je ne raillerai pas non plus les références que M. Moury fait au western (je le renvoie plutôt à un article précédemment paru sur le site des Ombres Électriques), et qui suffisent à dévoiler l’inanité profonde de son discours, fondé sur le mythe de la «pacification» par les armes de l’Ouest sauvage – comme si le Far West tel qu’il a été fantasmé par John Ford pouvait avoir quelque chose à voir avec la réalité contemporaine des banlieues françaises. Encore un exemple du décalage total de M. Moury d’avec la société, lui qui lit beaucoup, voit beaucoup de films (et ne se prive pas de nous en faire part), mais qui en guise d’éléments tangibles à apporter à l’appui de ses idées ne se fonde que sur un article de trois pages tiré d’une publication financée (comme c’est commode !) par des armuriers et des fabricants d’armes…
Mais puisque fort délicatement M. Moury nous fait part des «économies substantielles» que le rétablissement de la peine de mort pourrait faire réaliser au «contribuable» (voilà bien le comble de la logique comptable de notre époque, qui va jusqu’à produire une estimation du coût d’une vie humaine) [j’ai pris soin de préciser que cet aspect de la question était immoral : m’avez-vous lu ? Cela dit c’est un aspect immoral mais non moins réel et intéressant du problème], je vais moi aussi m’en tenir à des faits bruts et plats, quoiqu’il m’en coûte de me mettre à son niveau d’a-moralisme.
1/ La peine de mort n’a jamais, au cours de l’histoire de l’humanité, été dissuasive. Je défie M. Moury de m’apporter la preuve qu’une exécution ait jamais empêché un crime. Et je me permets de reprendre les propres mots de M. Badinter, garde des Sceaux qui eut l’honneur d’abolir la peine capitale en France : «En fait, ceux qui croient à la valeur dissuasive de la peine de mort méconnaissent la vérité humaine. La passion criminelle n'est pas plus arrêtée par la peur de la mort que d'autres passions ne le sont qui, celles-là, sont nobles. Et si la peur de la mort arrêtait les hommes, vous n'auriez ni grands soldats, ni grands sportifs. Nous les admirons, mais ils n'hésitent pas devant la mort. D'autres, emportés par d'autres passions, n'hésitent pas non plus. C'est seulement pour la peine de mort qu'on invente l'idée que la peur de la mort retient l'homme dans ses passions extrêmes. Ce n'est pas exact. Et, puisqu'on vient de prononcer le nom de deux condamnés à mort qui ont été exécutés [Buffet et Bontems], je vous dirai pourquoi, plus qu'aucun autre, je puis affirmer qu'il n'y a pas dans la peine de mort de valeur dissuasive : sachez bien que, dans la foule qui, autour du palais de justice de Troyes, criait au passage de Buffet et de Bontems : "A mort Buffet ! A mort Bontems !" se trouvait un jeune homme qui s'appelait Patrick Henry. Croyez-moi, à ma stupéfaction, quand je l'ai appris, j'ai compris ce que pouvais signifier, ce jour-là, la valeur dissuasive de la peine de mort !».
2/ Le modèle américain de la vente libre – ou presque – des armes à feu, que M. Moury souhaite plaquer sur la France, n’est pas aussi idyllique qu’il veut bien le faire croire. Est-ce un hasard si les homicides représentent 20 % des décès chez les 10-24 ans (soit la cause de mortalité la plus importante dans cette tranche d’âge) ? Voici le bilan d’une société foncièrement fascinée par la mort (cf. le dernier film de David Cronenberg, magnifique autopsie d’une civilisation gangrenée par la violence) : en 2001, sur 100 000 habitants, on comptait 5,6 meurtres aux États-unis contre 1,7 en France (au total : 15 980 meurtres aux États-unis, 1046 en France).
Pour la bonne bouche, rappelons quelques événements dramatiques qui ont lieu aux États-Unis, impliquant justement des armes à feu. J'ai volontairement réduit la liste à 5 exemples survenus au cours d'une période de 3 mois (mars à mai) de l'année 1998 (une énumération plus exhaustive aurait été interminable, et aurait risqué de susciter un léger écœurement autant chez l'auteur que chez le lecteur du présent article) :
- 24 mars : Quatre jeunes filles et un enseignant sont abattus, tandis que dix autres personnes sont blessées lors d'une fausse alerte au feu au collège Westside à Jonesboro (Arkansas). Deux garçons âgés de onze et treize ans sont accusés d'avoir déclenché l'alarme et d'avoir ouvert le feu sur les écoliers depuis un bois voisin. Ils possédaient trois fusils et sept armes de poing.
- 24 avril : Un professeur de sciences de quarante-huit ans est abattu devant ses étudiants lors d'une fête du collège James W. Parker à Edinboro (Pennsylvanie). Un collégien de quatorze ans est inculpé.
- 28 avril : Deux adolescents sont abattus et un troisième est blessé par balles, alors qu'ils jouaient au basket-ball après les cours dans une école élémentaire de Pomona (Californie). Un garçon de quatorze ans a été inculpé. Le drame est imputé à une rivalité entre deux bandes.
- 18 mai : Trois jours avant la fin de l'année scolaire, un lycéen de dix-huit ans ouvre le feu sur le parking du lycée Lincoln County, à Fayetteville (Tennessee), tuant un camarade qui sortait avec son ancienne petite amie.
- 21 mai : Un élève de quinze ans exclu provisoirement du lycée Thurston de Springfield (Oregon) ouvre le feu avec une carabine 22 LR dans la cafétéria de l'établissement, tuant deux adolescents et blessant vingt-trois autres de ses camarades. Il avait auparavant assassiné ses parents.
Maintenant, imaginons que M. Moury arrive au pouvoir – ou plus vraisemblablement un gouvernement qui défende les mêmes idées (elles sont hélas plus répandues qu’on n’oserait le cauchemarder) : voilà tout à coup quelques cinquante millions d’armes à feu en circulation dans notre bon vieil Hexagone. Rappelons qu’aucun décès n’a été, miraculeusement, à déplorer pendant les émeutes de l’automne, ni même durant les faits divers que notre énergumène énumère. Maintenant, imaginons des émeutiers munis, non plus de crans d’arrêt, de cailloux ou de cocktails Molotov, mais «d’armes de poing semi-automatiques à chargeur de grande capacité et au calibre suffisant» (je passe sur les détails, personnellement, les joujoux qui font bang-bang ne m’ont jamais fasciné – les amateurs peuvent toutefois se référer aux détails complaisamment fournis par l’article auquel je réponds).
Je vous laisse tirer – sans mauvais jeu de mots – vos propres conclusions sur le massacre auquel nous aurions assisté.
Et, pour finir sur une note plus ludique, je vous laisse juger de l’état avancé de délabrement mental et moral de l’individu qui souhaite, comme seule réponse au problème social et civilisationnel brûlant qui se pose aujourd’hui à nous, armer toutes les parties en présence. Il est sûr que lorsque tout le monde se sera entretué, l’existence sera bien plus sûre pour les survivants.
Cordialement,
George Kaplan.
Votre dernière partie – À barbarie, barbarie et demie – traite enfin le sujet lui-même : il vous en aura fallu du temps pour répondre à mon texte ou du moins à une partie assez complète !
Mais de quelle manière le traite-t-elle ?
Soit par des pétitions de principe : c’est la sacralisation de la vie humaine qui fait la grandeur de l’occident judéo-chrétien, nous dit M. Kaplan. Vraiment ? Il ne vous est venu à l’idée que notre civilisation n’est devenue une civilisation précisément parce qu’elle reposait sur des valeurs supérieures à la vie humaine prise comme fin en soi. C’est le gangster qui sacralise sa vie, cher M. Kaplan, en lui sacrifiant toutes les autres fins et en utilisant pour sa conservation tous les moyens à sa disposition. Le soldat, le prêtre, le policier, le pompier, le médecin, l’idéaliste sont, par définition, toujours prêts à sacrifier leur propre vie particulière pour accomplir leur devoir ou faciliter la transformation de la réalité. C’est le sacrifice qui est la valeur judéo-chrétienne par excellence et non la vie biologique par elle-même. Seuls les animaux ne vivent que pour prolonger leur vie : à leur niveau, cette attitude ne doit pas être jugée moralement puisque précisément les animaux ne sont pas des hommes capables penser des valeurs, ni de se sacrifier à un idéal rationnel ou moral, à une croyance religieuse. Lorsque les animaux se sacrifient, c’est par instinct (fourmis) et non par idéal.
Soit par l’ignorance totale de ce dont on parle : ma phrase concernant le western américain n’a visiblement pas été comprise, faute de connaissances filmographiques et historiques adéquates mais enfin tant pis, je ne peux pas non plus tout vous expliquer en long et en large. Faites un effort qui sera aussi un plaisir : cultivez-vous en la matière, cher George Kaplan. Lisez quelques entretiens avec Ford, quelques livres sur le western américain et visionnez certains de ceux réalisés par les cinéastes que j’ai cités à dessein.
Soit par des accusations non fondées : on m’accuse d’immoralité pour avoir précisé le coût d’un détenu aux USA alors que j’avais moi-même déclaré que cet aspect de la question devait être mentionné bien qu’il soit immoral par lui-même : je l’écrivais noir sur blanc.
Soit par des faits particuliers fournis comme exemple a contrario alors qu’ils ne correspondent pas aux règles préconisées : les exemples de tueries à l’arme à feu que vous citez mettent tous en scène des enfants ou des adolescents. Par définition, un adolescent doit attendre d’être majeur, et d’avoir effectué une préparation militaire ou un service militaire, avant de pouvoir détenir une arme. Par ailleurs, une arme détenue à domicile est légalement tenue d’être protégée des manipulations des enfants et des adolescents, en étant entreposée dans un coffre conçu à cet effet. C’est la loi en France depuis longtemps mais vous ne la connaissez pas. Je vous en excuse car j’avais moi-même négligé de la mentionner. Ces tragédies que vous érigez en contre-exemple sont entièrement imputables aux parents des adolescents et des enfants concernés, de ce pur point de vue matériel. Les statistiques d’homicide que vous fournissez ne précisent nullement, à la différence des miennes, la part prise dedans par l’arme à feu. Il est, au-demeurant, naturel qu’il y ait davantage d’homicides aux USA qu’en France puisque la population y est considérablement supérieure en nombre, même si ce taux demeure non moins marginal rapporté à l’ensemble de sa population.
Soit par la présentation d’un discours parlementaire célèbre de M. Badinter qui fut prononcé au cour des débats ayant hélas abouti à la suppression, sous le premier gouvernement socialiste - le plus idéologiquement féroce de tous ceux qui se sont succédés et qui a immédiatement ruiné financièrement la France, soit dit en passant – de la peine de mort de notre Code pénal.
Au sujet de ce discours, quelques remarques essentielles : je ne sais plus lequel, parmi les deux condamnés cités par Badinter, s’était écrié face aux juges, en substance : «Tuez-moi sinon je recommencerai !». Mais j’ai un net souvenir que l’un des deux avait dit cela ou quelque chose qui revenait à cela. Badinter a très mal choisi son exemple, de ce point de vue. Et puis M. Kaplan, vous pouvez tromper un jeune lecteur sensible et ignorant de tout, mais ne croyez surtout pas pouvoir en faire autant en ce qui me concerne : vous croyez que j’ai oublié les faits constitutifs de ladite peine de mort dans les affaires en question ? Ces deux hommes étaient des criminels ignobles qui méritaient assurément la mort, tout comme le troisième cité (qui avait tué un enfant) par le même politique Badinter en guise de péroraison argumentative. C’est en raison d’une tendance philosophique d’essence spinoziste à la base de l’idéologie marxiste que la peine de mort a été abolie en France : il faut le savoir.
La grande idée de M. Badinter et de ses amis est que le bien et le mal n’ont pas de réalité ontologique et ne sont que des degrés illusoires tracés sur une échelle ne variant qu’en degré, jamais rompue par des domaines différant par essence. La grande idée au fond de cette réforme est tout bonnement que c’est la société qui est coupable et non le criminel qui n’est qu’un produit de cette société. Idée qui est la vôtre tout le long de votre réponse, d’ailleurs. À ce marxisme de fait s’est ajouté l’idée très en vogue dans les années 1975 que l’homme n’était qu’une machine désirante dont les désirs étaient tous fondamentalement justes alors que la société les réprime injustement. C’était l’époque des divagations deleuziennes-guattariennes sur l’Anti-Œdipe, la négation de l’idée même de culpabilité morale, de l’idée psychanalytique du surmoi, de l’idée d’autorité. Le sociologue Robert Castel défendait à la même époque l’anti-aliénisme et la vision foucaldienne de l’histoire de la psychiatrie : aucun hasard, décidément et tout se recoupe, n’est-ce pas ? Les intellectuels de cette époque ont jeté le bébé avec l’eau du bain. L’homme était innocent : seule la société était coupable ! Pour être conséquent avec de tels principes, il fallait de préférence aller jusqu’à supprimer la sanction suprême : la mort. Ainsi on était certain que les pires criminels seraient protégés de la pire sanction, leur vie durant. Badinter demeure un des plus illustres et des plus pervers disciples de Rousseau dans l’histoire politique française. Cette filiation établie vous dit tout sur vous-même mais faute de l’avoir méditée, elle ne vous apprendra pourtant rien.
Cher Monsieur Kaplan, votre réponse était la plus longue des trois mais c’était aussi – ce n’est un paradoxe qu’en apparence – la plus faible et la plus naïve des trois. Vous y avez rassemblé l’essence même des raisons intellectuelles et morales qui font que nous en sommes là aujourd’hui. De cela, je ne saurais trop remercier. Vous êtes le vivant miroir – votre bonne foi que je ne mets pas en doute me fait demander si vous en êtes bien conscient ? Je ne le crois pas, ce qui donne un charme supplémentaire et transparent à votre texte : «on» y parle de vous en tant «qu’être de raison» bien davantage que vous ne parlez du réel – d’une époque achevée dont nous aurons bientôt oublié jusqu’au souvenir.






















