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09/01/2006
Bellum civile 4 : F. Moury répond à M. Diabira

Voici le premier texte, signé par Moussa Diabira (dont j'avais déjà publié cet article), que j'ai reçu, en réponse au fameux texte de Francis Moury, Bellum civile 4. On pourra lire, de même, chacune des réponses de Francis Moury, ci-dessous distinguées par des italiques.
Bonne lecture.
Monsieur Francis Moury,
j'avais commencé par compiler une série de chiffres et de contre-analyses tentant de réfuter les arguments que vous avancez, mais me rendant compte de l'hypocrisie de la situation (je ne les utilisais que parce qu'ils abondaient dans mon sens, pas parce qu'ils signifiaient ce que je voulais dire), j'ai préféré y renoncer.
Cette réserve avouée vous honore cher M. Diabira. Mais les faits étant les faits, on peut les utiliser comme matière d’une pensée «pro» comme «contra» : je ne vous en aurais donc nullement voulu de l’avoir fait.
Je vais plutôt me contenter de commencer par une simple remarque lexicale, qui finira bien par révéler le reste à mesure que l'on tirera sur le fil : je pense que vous avez tort d'employer le terme de barbare pour décrire les émeutiers.
Ce terme est appliqué uniquement à ceux qui commettent des actes de barbarie : un manifestant n’est pas par définition un émeutier, ni un émeutier par définition un barbare. Bien des jeunes gens ayant participé aux émeutes n’ont pas commis d’actes barbares permettant de les qualifier tels mais certains en ont commis qui permettent de les qualifier tels. En outre, ce texte concerne l’affaire du train spécifiquement même si elle est évidemment reliée au reste : ce qui s’y est passé n’est pas assimilable à une «émeute» ni à une «manifestation», vous en conviendrez. C’est un acte criminel collectif, ni plus mais ni moins non plus.
Tort d'abord parce que le terme sera par eux perçu comme une insulte, et rien ne nous flatte tant que les insultes de nos ennemis.
Ici nous changeons de registre : ce terme «ennemi» que vous employez induirait qu’il y a «guerre» entre deux camps, M. Diabira. Plus haut vous me parliez de décrire correctement des «émeutiers». Ce glissement sémantique de l’émeute à la guerre, pendant que vous vous attachez à une définition maîtrisée des gens en cause nous vous semble-t-il pas lui-même révélateur ?
Tort surtout parce que ce faisant, vous contribuez à leur victoire.
«Victoire» signifie aussi qu’il y a «guerre» et appartient au vocabulaire polémologique, vous en conviendrez.
Ces émeutes récentes que nous avons essuyées étaient un acte de la magie la plus primitive, une tentative, par les ramifications symboliques d'un acte de violence et de destruction, de redéfinir la tectonique des groupements sociaux.
Analyse sociologique succincte mais savoureuse que j’apprécie en connaisseur (cette phrase me semble une des deux plus belles de votre texte d’ailleurs) mais qui se situe à un niveau… strictement sociologique : expliquer est une chose, juger moralement et préconiser des mesures juridiques et légales tendant à réguler la société est autre chose. Et surtout, le point de vue moral comme légal fait défaut à une telle (ébauche d’) analyse uniquement sociologique.
De ce point de vue, que ce soit par inanité ou par opportunisme, nos politiques semblent avoir déjà perdu, qui emploient les termes de définitions même des émeutiers pour les décrire : ils participent du parachèvement d'un acte de restructuration du socius qui, je crois, ne peut que nous être néfaste à long terme.
En employant le terme de barbare vous ne faites que révéler sans la nommer, la renforçant par soulignement, la nature réelle, linguistique et socio-territoriale de ce conflit.
Vous commettez ici à nouveau et explicitement la grande erreur : substituer une analyse sociologique déterminative à une analyse purement morale préservant la liberté. Tous les jeunes gens issus du même milieu ne commettent pas ces actes : ils sont et demeurent libres de ne pas les commettre. La liberté morale (celle de choisir entre le bien et le mal) n’est jamais déterminée par l’appartenance à un groupe linguistique ni socio-territoriale. Elle demeure inconditionnelle.
De même, en défendant le retour à la peine de mort, le retour au droit de disposer d'une arme pour se défendre dans [«selon» aurait mieux convenu que «dans» (FM)] des dispositions moins contraignantes, vous ne faites que renforcer la vision du monde qui la sous-tend, celle d'une société du droit uniquement régie par des rapports de forces.
Nullement : il y a d’ailleurs contradiction dans les termes de cette dernière remarque. Je vous renvoie ici à mon Bellum civile 2 qui citait J. Freund : la force est l’alliée du droit; la violence doit donc être combattue par la force. Il ne faut pas confondre «force» et «violence».
Là est notre différend : vous voudriez qu'ils aient peur et je souhaiterais qu'ils aient honte.
Je le souhaiterais aussi – la peur est bien l’ultima ratio quand tout est épuisé – mais observez ce qui s’est passé si on croit les témoignages des passagers du train : un jeune homme noir a eu honte et a tenté de s’interposer. Les autres l’ont menacé à son tour !
Celui-ci était sur le terrain de la honte donc de la moralité au sens classique du terme (la honte est une valeur fondamentale en philosophie morale depuis les Grecs en passant par Kant jusqu’à la phénoménologie schélerienne, celle de Lévinas, etc. et un aspect important de la phénoménologie de la religion, également) et ceux-là auraient dû avoir peur. Ce jeune noir a sauvé l’idée même de moralité en son sens le plus universel : il a couru le risque de vouloir imposer une vision morale du monde à des barbares, définis par leur refus de cette vision morale du monde.
Nous n'avons rien à gagner d'une société basée uniquement sur les valeurs de droits, de force et de conflit.
J’en conviens volontiers : je ne demande qu’à ce que les valeurs culturelles, artistiques, philosophiques et religieuses atteignent l’esprit, l’âme et le cœur de ceux qu’elles n’ont pas encore atteint. Je ne demande qu’à ce que les valeurs issues de le pulsion de vie l’emporte sur celle issues de la pulsion de mort, employant un vocabulaire d’origine psychanalytique freudien. Mais enfin, cher Moussa Diabira, encore une fois, n’évacuez-vous pas d’un revers de la main le problème dont nous parlons ici et maintenant : celui du mal ? On peut souhaiter que l’homme mauvais devienne bon. Mais il arrive aussi qu’il ne change pas et demeure mauvais : face à celui-là, à ce «mauvais qui n’est pas devenu bon», la question demeure tout de même simple : comment nous en protéger ? Comment le faible se protégera-t-il contre la menace physique immédiate ? Cette question est rude mais c’est bien l’unique question en jeu à ce stade du problème.
La loi sans le rituel est plus rationnelle que normative. Qu'elle dise au criminel ce qu'il aurait été dans son intérêt de faire est inutile si elle ne peut susciter en lui le désir de bien faire, et la honte de la transgression.
Intéressante remarque : mais attention à une contradiction philosophique dans votre première phrase puisque la raison est par essence normative, délivreuses de normes. Je conviens cependant volontiers que les sociétés modernes sont moins riches (en apparence du moins car… bien des rituels et bien des rites subsistent hic et nunc) en rituels que celles étudiées par Lévy-Bruhl ou Mauss. Mais à nouveau et encore une fois, le problème n’est pas uniquement social ni passible d’une réponse sociologique. Aucune société n’a réussi à évacuer le mal ni à l’éradiquer. Dans chaque société vous trouverez, à côté des appareils rituels relatifs au désir et à la honte, un appareil répressif pur (non moins rituel) destiné aux «irréductibles» a-sociaux. C’est cet appareil qu’on nomme chez nous le droit pénal et civil. Il n’est pas très séduisant j’en conviens, ni très efficace toujours j’en conviens aussi. Mais il repose cependant sur des normes rationnelles globales. D’autres raisons peuvent combattre les siennes : on réforme un droit, une loi. La perte du droit amène le retour de la violence, et le chaos. La violence et le chaos sont les matières des mythes, des religions et de l’art. Il faut qu’elles se cantonne à ces domaines précisément. C’est leur refoulement qui est en question, la défense contre eux, si vous préférez.
Si nous réduisons ainsi la société à une série de rapports de force légitimés et entretenus par l'appareil juridique, inutile alors de nous étonner de ce constat laconique et pour nous sans appel de ce jeune arrêté pour vol avec violence : «J'ai joué, j'ai perdu», puisque nous avons contribué à l'engendrer.
Quel raisonnement étrange ! C’est le système du droit qui produirait le criminel ? C’est lui qui serait responsable de la naissance du crime ? Allons, tout de même… Je comprends cependant ce que vous voulez dire mais attention à l’expression formelle. Où avez-vous vu que je veux réduire la société à de tels rapports ? C’est uniquement à l’élément anti-social – au criminel – que je réserve le rapport en question ! Pour les autres ma foi, les autres types normaux de rapport social sont disponibles : il existe des musées, des cinémas, des bibliothèques, des écoles, des universités… et Internet, par-dessus le marché !
Le droit formel ne reproduit pas la totalité du réel, c’est entendu. C’est la raison pour laquelle on le nomme droit formel.
Je vous cite volontiers Hegel : «[…] Il faut que ce qui est reconnu être en relation avec l’État fasse aussi partie de ce qui est mis à part […] mais une liberté pour laquelle il y aurait quelque chose de véritablement extérieur, étranger, n’est pas une liberté ; son essence et sa définition formelle sont précisément qu’il n’y a rien d’absolument extérieur. […] Si l’on applique cela, par exemple, à la peine, en elle la représaille seule est rationnelle, car, par elle, le crime est réprimé […] ainsi la peine est la restauration de la liberté, et le criminel est aussi bien resté libre, ou, plutôt, rendu libre, que celui qui punit a agi rationnellement et librement. Si, par contre, la peine est représentée comme contrainte […] elle tombe entièrement sous le concept commun d’une chose déterminée, face à une autre chose, ou d’une marchandise en échange de laquelle quelque chose d’autre, à savoir le crime, est à racheter, et l’État tient, en tant que pouvoir judiciaire, un marché avec des déterminités qui s’appellent des crimes et qu’il a à vendre contre d’autres déterminités, et le Code est le prix courant.[…].»
G. W. F. Hegel, Des manières de traiter scientifiquement du droit naturel, trad. B. Bourgeois (Éd. Vrin, coll. B.T.P., 1972).
Relire l’histoire des théories philosophiques du droit naturel jusqu’à Hegel, d’ailleurs.
Je comprends bien ce qu'il peut y avoir de ridicule à répondre à vos arguments pragmatiques par ce qui n'est jamais qu'une déclaration de principe. Je crois fermement cependant, pour m'en sortir par une pirouette, que les principes ont leur propre pragmatisme.
Oui ce sont des arguments pragmatiques même si peut-être pas au sens que William James donnait à ce terme mais au sens général qu’il a chez nous, en tout cas. Votre «pirouette» finale est intéressante : à creuser philosophiquement un jour mais je vous laisse faire le travail ! Orientez-vous vers la phénoménologie des valeurs telle que Scheler l’a analysée : cela vous intéressera je pense.
Plus important, plus juste aussi, serait le reproche que vous pourriez me faire de, par ma démarche, laisser des gens sans défense face à une violence qui devrait rester sans nom.
Il n’est pas interdit de tenter de la qualifier, vous savez. Même si elle nie a priori le dialogue et donc la définition, a posteriori on peut et on doit tenter de la qualifier. Par ailleurs, en effet, votre texte laisse les gens «sans défense», comme vous en convenez.
A cela je n'ai qu'une chose à répondre, reprenant un motif par vous cité [lequel ? (FM)] : bien qu'il m'apparaîtrait infâme de l'exiger d'un autre, et je ne le ferais pas [je ne comprends pas], c'est pourquoi [je ne comprends toujours pas] je respecte votre point de vue, même si je ne peux y adhérer, je préfère être le sacrifié que le bourreau. C'est à ce prix uniquement que je peux tolérer d'être un humain vivant parmi d'autres.
Je n'ai pas très bien saisi le début de votre paragraphe… mais sa fin vous honore du point de vue de certaines religions et de certaines morales bien précises. Mais enfin, cher Moussa Diabira, qui parle de «bourreau» et de «sacrifice» ? Sacrifice à quel culte, bourreau de quel tribunal ? La légitime défense est tout simplement une possibilité juridiquement efficace pour un être libre (honnête) de sauver sa vie qu’un autre être libre (malhonnête) veut lui prendre. Elle n’a pas de connotation religieuse et se situe en-deçà du règne des tribunaux qui ont à juger de faits déjà survenus alors qu’elle concerne, pour sa part, un fait en train de survenir qu’il s’agit d’empêcher.
En m'excusant de la grandiloquence de ma conclusion, je vous prie d'agréer, monsieur Moury, l'humble expression de mes salutations.
Je vous excuse bien volontiers de celle-là et agrée non moins volontiers celle-ci avec grand plaisir. Bien à vous.























