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18/11/2005

Bellum civile 3 ou Martial Law in France, par Francis Moury



Francis Moury poursuit avec ce troisième texte (c'est moi qui en ai souligné certains passages), sous-titré De l'état d'urgence à sa prorogation, sa série de vives réflexions sur les événements dramatiques qui ont secoué notre pays. Ce texte est aussi une réponse pour le moins elle-même circonspecte et comme frémissante face à ce qui se prépare, à celui de Serge Rivron, Notre société a généré un monstre.

Calpurnia :
«Caesar, I never stood on ceremonies,
Yet now they fright me. There is one within,
Besides the things that we have heard and seen,
Recounts most horrid sights seen by the watch.
A lioness hath whelped in the streets;
And graves have yawn’d, and yielde up their dead;
Fierce fiery warriors fight upon the clouds,
In ranks and squadrons and right form of war,
Which drizzled blood upon the Capitol;
The noise of battle hurtled in the air,
Horses did neigh and dying men did groan,
And ghosts did shriek and squeal about the streets.
»

Calpurnia :
«Je ne me suis jamais arrêtée aux présages,
César, mais maintenant ils me font peur. En plus
Des apparitions, des bruits que nous savons,
La garde, dit un messager, vit des horreurs :
Lionne qui faisait ses petits dans la rue,
Tombeaux béants et vomissant leurs morts,
Affreux guerriers de feu, sur l’écran des nuages
Luttant en ligne, en légions, en bel arroi,
D’où sur le Capitole, il bruinait du sang.
Les airs retentissaient du cliquetis des armes,
Et des hennissements, des affres d’agonie,
Et du cri suraigu des fantômes errants.»
William Shakespeare, The Tragedy of Julius Caesar / La Tragédie de Jules César, Acte II, scène II, texte établi et traduit par Charles-Marie Garnier (éd. Les Belles-lettres, coll. Shakespeare, Paris, 1929-1967), pp. 68-69.

Monstre, n.m.
1 Animal qui a une conformation contre nature. Monstrum, i, neut. : Les sirènes, [monstres] marins, Monstra maris, sirenes.// 2 Animal gros et terrible. Bellua, ae, f. : [monstre] marin, Cetus, i, m.// 3 Personne extrêmement laide. Monstrum, neut.// 4 Personne cruelle et dénaturée. Monstrum, i, neut. : Un [monstre] de cruauté, Monstrum immanissimum.
J. Trénel, Lexique français-latin à l’usage des classes de grammaire, extraits du Dictionnaire de G. Édon (éd. Librairie classique Eugène Belin, Paris, s.d.), p. 457.

Monstrum, i. (n.) :
1 Fait prodigieux [avertissement des Dieux] : Cic., Div. 1, 93 ; Virg., En. 3, 59. 2 tout ce qui sort de la nature, monstre, monstruosité : monstrum hominis, Ter. Eun. 696, monstre d’homme, cf. Cic., Cat. 2, 1, Pis. 31 au pluriel : actes monstrueux, cf. Cic., Verr. 3, 171; monstra narrare Cic. Att. 4,7,1 raconter des prodiges, des choses incroyables., cf. Tusc. 4, 54.
Félix Gaffiot et coll., Dictionnaire illustré latin-français (éd. Librairie Hachette, Paris, février 1934), p. 993

Monstrum, i. (n.)
Prodige qui avertit de la volonté des dieux, par suite tout objet ou tout être de caractère extranaturel, terme de la langue religieuse, d’où « monstra-re » : (rel.) indiquer la volonté divine (comm.) simplement montrer.
F. Martin, Les Mots latins groupés par familles étymologiques d’après le Dictionnaire étymologique de la langue latine de MM. Ernout et Meillet (éd. Librairie Hachette, Paris, 1978), p. 150.



Avant d’en venir au questionnement sincère et mesuré de Serge Rivron paru hier, un état de la situation française en ce soir du jeudi 17 novembre – en cette nuit du vendredi 18 novembre déjà, pendant que nous écrivons et nous relisons, et tournons nos pensées sans relâche – s’impose, croyons-nous.
Faisons donc le point :

- L’état d’urgence, signifié par l’application de la loi de 1955 heureusement réactivée par le Président de la République française, vient d’être prorogé pour trois mois, et cette prorogation vient d’être votée par le Parlement et le Sénat. Peu d’opposition politique à son encontre : une brève et quantitativement comme qualitativement médiocre manifestation ne rassemblant que quelques milliers de personnes. Cette mesure est approuvée par la grande majorité du peuple, toutes origines et religions confondues.

- Au bout de trois semaines de violences, nul «retour à la normale» n’apparaît vraiment en dépit de l’instauration de cet état d’urgence. Qu’on en juge : la nuit dernière, 98 véhicules ont encore été incendiés sur l’ensemble du territoire. Notons à ce sujet que le Directeur de la D.G.P.N. (Direction de la Police Nationale) aurait déclaré qu’il s’agit de la «moyenne habituelle» selon les informations toujours bien précises de Wanadoo.fr qui assure aujourd’hui que ce chiffre indique que «la France, dans la rue, retrouve le chemin de la normalité» ! Quelle belle normalité, en effet ! La nuit d’avant, des jets de bouteilles contenant de l’acide avaient été lancés contre les forces de l’ordre.

- Le bilan métropolitain (les DOMTOM sont épargnés : le fait est notable : on doit relire La République et Les Lois de Platon, puis seulement ensuite relire La République de Cicéron) provisoire est le suivant : 126 policiers et gendarmes blessés (certains gravement : le chiffre est de toute manière énorme) sur les 10 000 mobilisés, 9 071 véhicules individuels et collectifs incendiés, 2 921 interpellations, 400 arrestations. Certaines églises catholiques ont été attaquées par des incendiaires. Certaines mosquées aussi. Ni dans un cas, ni dans l’autre, les auteurs de ces crimes n’ont été interpellés pour l’instant. Les destructions publiques évoquent dans certaines zones de notre territoire un authentique paysage de guerre : crèches et écoles brûlées, innombrables bâtiments publics et privés brûlés, commerces détruits, commissariats attaqués et brûlés.

- Les actes les plus graves constatés durant ces trois semaines sont passibles de la peine de mort dans de nombreux pays car ils relèvent du crime de sédition : multiples tentatives de meurtre de policiers, de pompiers, de gendarmes et de C.R.S. notamment ! Sans parler des attaques sauvages contre certains civils, ayant provoqué morts et blessés graves, qui méritent la même peine dans une vaste partie du monde.

Nous avons donc bel et bien connu des actes de guerre civile même si aucune arme automatique n’a été, du moins si on en croit les informations délivrées par les médias, employée par les émeutiers. On sait que quelques armes à répétition manuelle ou semi-automatique ont en revanche été effectivement employées, mais d’une manière quantitativement marginale. Et des actes de guerre civile d’une gravité jamais vue, d’une violence bien supérieure à la plaisanterie de potaches de Mai 1968 qui n’avait, il faut tout de même le rappeler, provoqué aucun mort. Les émeutes d’octobre-novembre 2005 sont bien les plus graves jamais vues sur notre territoire métropolitain depuis très longtemps : certains disent «depuis les années 1955-1962 de la Guerre d’Algérie» mais nous ne le pensons pas. Jamais de tels faits, d’une telle ampleur et d’une telle extension, ne furent vus durant cette période en France. Il s’agissait de tout autre chose : durant les années de la guerre d’Algérie, le Français moyen pouvait sortir le soir en n’importe quel point du territoire sans craindre pour sa vie. Ce n’est plus le cas aujourd’hui et depuis d’ailleurs bien des années. En fait, on peut dire que la situation est inédite. Totalement inédite. Je défie n’importe quel historien de me citer des faits analogues dans notre histoire : il n’en trouvera pas, même en remontant à l’époque antique et médiévale. J’allais dire «surtout» en remontant à l’époque antique et médiévale ! Romantisme, quant tu nous tiens…
Afin de rétablir la paix sociale, on crée un Service civil qui doit intégrer les jeunes des communautés majoritairement concernées par ces émeutes dans la police, l’armée, l’administration. On débloque des crédits pour les «associations» locales. La première mesure apparaît idéaliste et dangereuse pour diverses raisons (notamment le fait d’apprendre le maniement d’armes légères à une population qui a donné la preuve de son instabilité) mais surtout injuste : il convient d’abord d’offrir une telle perspective aux jeunes Français chômeurs diplômés et méritants, à commencer par le million de stagiaires dotés de Bac +5 ou davantage qui depuis des années constituent la Génération précaire bien-nommée ! Et non pas aux jeunes immigrés naturalisés plus fraîchement et dénués de tout diplôme comme de toute volonté de travailler pour certains d’entre eux. Bien sûr, tous ne doivent pas être confondus avec la fraction séditieuse mais charité bien ordonnée commence tout de même par soi-même ! Quant au déblocage de crédits aux associations, c’est un tonneau des Danaïdes qu’on prétend à nouveau remplir et qui sera toujours percé de trous, en pure perte. Nous le savons tous puisque depuis des dizaines d’années que lesdites associations existent, elles n’empêchent rien ! Bref : aberrations, poudre aux yeux, refus de la réalité. Mais soyons indulgents : une minorité d’immigrés a agi criminellement. La majorité est demeurée fidèle à la France et a soutenu la police et l’action du gouvernement. Dont acte. Le problème se pose toujours de l’identification de cette minorité et de son élimination légale puisqu’elle est encore, en dépit de l’état d’urgence, quelque peu agissante, même si moins naturellement !
Si bien qu’il faut malheureusement se dire que le pire est à venir : ce qu’on nomme la «décrue», le «retour à la normale», comme s’il s’agissait d’un phénomène naturel, est pour l’instant une vue de l’esprit : de quel «retour à la normale» s’agit-il puisque ce retour à la normale est déterminé d’abord et avant tout par un couvre-feu localisé et un état d’urgence prorogé au niveau du territoire métropolitain tout entier ? En matière d’état normal, on a vu mieux, semble-t-il ! Nous sommes entrés dans un état d’urgence qui n’est pas normal, qui est tout sauf normal.
Alors Serge Rivron se pose la question : avons-nous créé un monstre ? Si oui de quelle nature est-il ? J’avoue que je me pose les mêmes questions et que pour l’instant je n’ai pas de réponse autre que celle de la survie du corps constitué qui nous protège de l’anarchie, donc de la loi de la jungle. Pour l’instant, nous avons pu constater quelques faits : organisation criminelle mise en évidence (simultanéité, communications, relais divers) dans certains cas, actions concertées ponctuellement puis à plus long terme, et actions individuelles isolées dans d’autres. Elles relèvent toutes de la même tendance : attaquer la civilisation française, d’une part comme française et comme civilisation, d’autre part comme société capitaliste inégalitaire incapable de satisfaire les besoins les plus élémentaires de sa population pauvre comme moyenne, condamnée à une insécurité matérielle et morale grandissante. Dans certains cas, de telles motivations sont conscientes d’elles-mêmes : la majorité semble cependant inorganisée mais bestialement rassemblée dans un désir violent de domination et de terreur.
Un parallèle avec la Thaïlande qui est très intéressant : le Sud de la Thaïlande est lui aussi actuellement sous état d’urgence mais pour des faits infiniment plus graves. Les séparatistes musulmans ont occasionné des troubles qui ont provoqué la mort d’à peu près 700 civils, policiers et militaires depuis 2004. Il faut cependant noter d’intéressantes similitudes : certaines attaques ont visé des écoles (une vingtaine d’écoles publiques a été attaquée et brûlée le même jour) et des instituteurs. Bien sûr, en France, les dépôts d’armes sont restés intacts, à l’abri, mais des postes de police ont été attaqués tout autant qu’en Thaïlande, la batte de base-ball remplaçant la machette. Certes là-bas les instituteurs sont kidnappés et décapités (cf. l’article État d’urgence dans le Sud de la Thaïlande de Jean-Claude Pomonti, in le Monde diplomatique, Paris, septembre 2005, p.7) alors que chez nous ils sont injuriés, bafoués, parfois attaqués physiquement très gravement. Mais là aussi, un parallèle est inévitable. Enfin, ici comme là-bas, un débat démocratique entre partisans de la loi d’urgence et partisans du dialogue (au moyen de commissions économiques et sociales adaptées) existe. Bien entendu, face à la gravité de la situation, la grande majorité des Thaïlandais soutient le gouvernement, tout comme en France. En somme, ce que je veux dire, c’est que la Thaïlande est peut-être notre futur d’un cran supérieur si nous n’y prenons pas garde. Et il faut bien noter que la Thaïlande contrôle ce cran supérieur d’une main de fer, parfaitement adaptée lorsqu’il le faut. En somme, on suggère au directeur de la D.G.P.N., à tout hasard, d’envoyer ses éléments de commandement effectuer un stage là-bas afin de bien mesurer ce qui pourrait nous arriver éventuellement, et comment y remédier.
Cela étant, un point consolant : encore une fois, je le répète, la communauté musulmane dans sa large majorité (tout comme les autres communautés) ont fait preuve d’une attitude sage, très honorable et ont expressément condamné les émeutiers qui relevaient de sa religion. C’est un point très positif : il est d’ailleurs logique puisque aucune religion ne peut admettre de tels faits, à moins d’une interprétation particulière bien connue qui est celle d’une minorité d’égarés, stigmatisée et recherchée activement par tous les pays islamiques traditionnels. Cette fraction existe aussi en France : nous le savons. Donc prudence. Prudence est mère de sûreté. De sûreté à cran de sûreté il n’y a qu’un pas que la constitution des USA permet à ses citoyens honnêtes de franchir et qui est hélas strictement réglementé en France. Passons…
Serge pense que ce monstre est un monstre rigoureusement barbare, en grande majorité, et je le pense aussi. Il ne s’agit pas, je le crois comme lui, d’un choc de culture ni de religion ni de civilisations. Il s’agit simplement du choc de la barbarie pure et de la civilisation pure.

Mais…

Le danger réside dans le fait que nous ignorons la proportion de ces barbares qui ne le seraient justement pas. Nous ignorons finalement si tout cela est organisé ou non, et si oui par qui ? Nous n’avons pas de réponses à ces questions fondamentales pour notre survie. En cela, les citations étymologiques bien savoureuses mises en exergue rejoignent la terrible citation de Shakespeare : nous avons vu des guerriers dans la nuit, des «guerriers de la nuit» (pour reprendre le beau titre d’exploitation français du The Warriors de Walter Hill) parmi des fantômes errants, commettre des actes contre-nature et ignobles. Nous avons vu ces guerriers et nous ignorons ce qu’ils annoncent. Nous ne savons pas encore qui était guerrier occasionnel et qui se voulait guerrier permanent. Et leur réunion en nombre, pendant un si long laps de temps, produisant une violence telle qu’un état d’urgence est décidé pour y mettre un terme… tout cela provoque la peur et la surprise chez nous comme chez Calpurnia. En cela, on peut dire très précisément que nous avons vu des monstres (prodigieux ?) annonciateurs de périls (surhumains ?). De là à dire que nous les avons créés… on ne peut le dire. Si nous les avions créés, nous les connaîtrions. Ils nous sont étrangers : ils sont français de nationalité mais étrangers, et se revendiquent comme étrangers, pour une partie d’entre eux. Une partie seulement. L’autre partie est navrée d’être exclue du jeu de la consommation et du travail. C’est un jeu sans grand intérêt mais on comprend qu’ils en soient navrés. Cela ne les excuse nullement pour autant, bien sûr. Ce sont des évidences qu’on ne cesse de répéter car il ne faut jamais cesser de les répéter.
Pour cette fraction égarée qui se veut étrangère et considère globalement la société en ennemie à abattre : qui est-elle, d’où vient-elle, que veut-elle, que peut-elle encore faire ? Que feront-ils, les soldats de cette fraction, lorsque l’état d’urgence sera levé ? C’est à ces questions que l’État est incapable de répondre. Il n’est pas devin. Serge et moi non plus. L’État ne croit d’ailleurs pas aux augures, comme y croyaient plus ou moins sincèrement les contemporains de Calpurnia. Et nous sommes dans la même situation que lui. Ce qui nous angoisse : la garantie individuelle offerte à l’individu par l'État réside dans le fait que l’État est supposé en savoir plus que l’individu. Mais il nous semble qu’il n’en sait pas plus que nous autres. L’État d’urgence est un remède efficace, semble-t-il, mais ponctuel, à cette angoisse.
Nous sommes ainsi placés dans une situation où le possible reprend véritablement son droit sur le réel dans l’histoire française : jamais l’efficacité de ce possible, la vie historique de l’État, n’ont été, à ce point, effectives depuis que nous sommes vivants en âge de penser. Nous pouvons dire que nous vivons, très probablement, un moment historique de la vie nationale française. Quel régime, quel(s) grand(s) homme(s) en sortira(ont) ? Qui incarnera César, Brutus, Antoine et les autres demain ? Car c’est finalement, désormais, le seul remède à l’angoisse de cet accouchement historique. Qu’il en émerge une continuité politique au sens classique ! Sinon, le chaos s’insinuera toujours davantage. On remarque de ce point de vue la lamentable position de l’Europe : elle a refusé de commenter la situation française depuis ces trois semaines. Elle n’est bonne qu’à ouvrir son portefeuille : quelle désillusion cruelle ! La France est seule. À la pointe du combat, en somme. Si c’était le cas, on devrait convenir que la politique, l’histoire, le social sont bien les domaines de la désillusion (Gabriel Marcel) et que le seul refuge qui nous reste, outre celui de la force armée pure, serait celui offert depuis toujours par la philosophie, l’art et la religion. Être présent mais fuir d’ici-bas pour mieux nous sauver. Nous n’en sommes pas là : on n’a d’ailleurs jamais vu cela. Jamais ? N’est-ce pas finalement ce qu’on voit depuis toujours, justement ?

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