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17/11/2005
Notre société a généré un monstre, par Serge Rivron

Mon cher Juan,
il vous aura peut-être paru surprenant que je ne me manifeste pas depuis le début de ce qu'il est convenu d'appeler la révolte des banlieues (expression à la fois idéaliste et erronément généralisante, entachée de parti pris).
Mon silence jusqu'à ce jour tient, justement, à ce que j'essaie de m'écarter de toute réaction de parti pris pour tenter de comprendre et analyser, autant que faire se peut, ce qui se manifeste de tous côtés depuis le début du mois de novembre. Et il s'en manifeste, des choses, raisons, déraisons et péroraisons, par et autour de cette flambée de violence que, pour ma part, je n'arrive pas à prendre au sérieux – non pas au sens où je dénierais de quelque façon que ce soit la gravité des actes qui se commettent chaque nuit depuis 15 jours, ni que je n'en mesure l'effroyable potentiel et la désolante leçon; mais autant mon désarroi est immense face aux événements eux-mêmes, autant je ne parviens pas à adhérer d'aucune manière à aucun des discours (du fleuve des discours) que se sont senti en droit et en demeure de produire sur ces événements tous les tenants de parole, des plus piteux commentateurs habituels des médias aux philosophes et écrivains, en passant par les politiques et tous les diaristes et blogueurs internautes.
Pour paraphraser l'introduction au remarquable commentaire qu'Alain Finkielkraut a fait la semaine dernière sur une radio communautariste (c'est tout de même à noter), ces événements m'atterrent profondément, mais ne me surprennent pas. C'est pour cette raison, et même si le fil du discours que je tenais alors n'a que peu à revendiquer de ce qui se passe aujourd'hui, que j'ai tenu à refaire lire en les proposant sur quelques sites, deux articles que j'avais écrits en 90 et 91, et qui me paraissaient pouvoir éclairer un peu la réflexion. Vous avez choisi de ne pas les publier vous-même, et je le regrette, non pour ma vanité, mais parce qu'ils auraient peut-être forcé notre ami Moury, comme ceux qui chez Cormary ou ailleurs lui ont emboîté le pas, à un peu plus de circonspection. Ils m'y ont forcé moi-même en tout cas.
Car, si la condamnation des actes qui se sont commis et se commettent encore doit être totale, si en aucun cas la recherche des raisons de ce qui se produit ne doit aboutir sur cette indigne aporie qui fait que toute une gauchardise irresponsable en vient à accuser les victimes des exactions commises, il me semble qu'on ne peut pas s'exonérer (on, c'est à dire chacun de nous en tant qu'il participe d'un corps social en déliquescence) à si bon prix que certains, dont Moury et même Finkielkraut à certains moments, de notre responsabilité et de notre solidarité (même si ça nous étouffe) à l'égard de ceux que les médias ont appelé émeutiers jusqu'au moment récent où ils se sont rendu compte que voyous faisait mieux (depuis que Chirac a parlé, ils vont redevenir les fils et les filles de la République, ce qui, même si les filles sont totalement absentes de leurs rangs, est tout de même beaucoup plus compatissant...).
La violence des loubards de banlieue exaspère, révolte, indigne, scandalise autant qu'elle fait peur, oui. Mais ce n'est certes pas nouveau. Ni son éternel état rampant dans le corps social de tous les quotidiens de toutes les sociétés du monde, ni ses explosions grégaires périodiques. Si elle mobilise aujourd'hui tant d'encre et tant de salive en France comme à l'étranger, c'est bien évidemment que le 11 Septembre 2001 est passé par là. Mais quoi ? Les casseurs, beaucoup de commentaires réactionnaires le soulignent, sont aussi incultes que le premier hooligan venu, n'importe quel beauf teigneux qui, entre deux tirages du loto, brique sa caisse, vidange son huile au caniveau en se disant que tout le monde s'en fout ça changera pas le monde je paie mes impôts, moi, et retourne beugler sur les gosses des voisins. Les loubards ne paient pas d'impôts, en plus, et comme le dit justement Finkielkraut, leur essentielle motivation dans l'existence est de se faire de la thune, n'importe comment, parce que la thune c'est respect, zy-va. Croire que derrière ce degré zéro de la pensée politique peut se cacher un plan de conquête islamique est à peu près aussi idiot que rêver par lui l'avènement des phalanstères proudhoniens. On souhaiterait bien plutôt que la pensée religieuse, qu'elle fût islamique, chrétienne, juive ou bouddhiste, parvienne à ébranler un jour leur carapace de haineuses rancœurs.
On évoque aussi, à la jubilation des puissances étrangères, si ce n'est à l'instigation de certaines, que l'insolence française a toujours exaspérées et que sa position lors de la guerre d'Irak tout autant que son NON à la Constitution européenne ont confortées dans cette perception, la démonstration de l'échec du modèle social français, qu'on étend volontiers à une crise de la République. J'aurais pour cette lecture des événements une certaine convergence de vue, n'en déplaise à quelques émules de Jean-François Kahn qui y voient exactement l'inverse, dépassant de cent coudées d'imbécile mysticisme laïcard ceux qui parent le vandalisme actuel des couleurs de la sédition. Il n'est que trop criant que le modèle social dont nous abreuve depuis une bonne décennie le parler syndical et politique national est, sinon inexistant, au moins lamentable, construit de bric et de broc sur un amoncellement de micro-privilèges corporatistes, de dépenses collectives clientélistes, de répartition illusoire et de solidarités fumeuses, réunies dans la revendication incantatoire et inopérante de sa cohérence auto-proclamée. Quant à la République, il y a bien longtemps que son sens a déserté les vaisseaux qui irriguent la médiature (c'est-à-dire ceux que l'appétit et le sort a mis à la direction de notre société), comme en ont témoigné récemment l'indigne campagne référendaire pour le traité constitutif européen et l'absence totale de mise en œuvre de son résultat par ladite médiature, Président de la République en tête. Crise de la République il y a donc bien, mais depuis bien plus longtemps que n'en pourront jamais témoigner les beuglements délétères de quelques voyous, enfants de la guerre sans merci que les puissances de l'argent ont remporté sur le ventre mou d'une Chose Publique dévoyée par un siècle de vraies corruptions et de fausses dénonciations jetées en pâture à la vindicte poujadiste des masses.
Certes donc, le portrait de notre société, au moral qu’elle déconstruit sournoisement ou cyniquement depuis des lustres comme au physique qu’elle arbore dès qu’un infime de ses sous-produits (voyous, terroristes, dégâts d’ouragans même) le dévoile, n’est pas franchement gaillard, et l’on pourrait plutôt s’étonner de l’incroyable résistance à l’épreuve d’un système capable d’absorber sans presque broncher les dysfonctionnements qu’il produit et les menaces qu’il accumule à l’horizon toujours plus prochain de ce qui subsiste d’humanité en chacun de nous – un peu d’espérance, un soupçon de désir de sens, une once de tremblement face à notre responsabilité dans la poursuite collective de l’aventure humaine.
Nous sommes loin de notre sujet ? Hélas ! Notre sujet est noyé depuis quinze jours de tant de parasites – faut-il envoyer l’armée aux loubards ou bien les y enrôler de force ? Faut-il leur construire plus de stades ou bien couper les allocs à leurs parents ? Faut-il pendre Sarkozy ou l’élire ? Islamisme rampant ou vulgaire mafia ? Sauvageons injustement discriminés ou racailles perverses ?... – qu’on en arrivera à imaginer sans sourire ni vomir une issue au problème dans la candidature de Ségolène Royal à la Présidence de la République !
Car le débat qui s’est instauré autour de la révolte des banlieues est une enfilade de monologues de sourds dont encore ne sortiront vainqueurs, comme toujours, que la dérision des Guignols de l’info et autres Ardissonneries, le cynisme débilitant de l’infogielisme ambiant et de coûteuses mesures cache-misère. Moury et quelques autres ont au moins eu raison sur ce point : il faut appeler un chat un chat, et cesser de se cacher derrière son petit doigt. Cette révolte montre clairement une seule chose, c’est que notre société a généré un monstre qu’elle n’a ponctuellement aucune manière de canaliser hors la violence qu’il appelle et qui le régénère, et dont nous serons dans la durée incapables de nous débarrasser sans remettre profondément en question notre fonctionnement et nos valeurs collectives.
Pardonnez-moi, cher Juan, de m’en tenir là de mon propre monologue de sourd, et de ne tenir en aucun cas à avancer ma propre panoplie de solutions définitives.
Bien cordialement,
Serge Rivron.






















