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25/07/2005
Stalker de Tarkovski, par Francis Moury

Fiche technique succincteRéalisation : Andreï Tarkovski
Production : Mosfilm, Unité 2
Scénario : Arkadi Strougatski, Boris Strougatski d’après leur nouvelle Pique-nique au bord du chemin.
Dir. Ph. : Alexandre Kniajinski (1.33 N&B + couleurs)
Mont. : L. Feiginova
Musique : Edouard Artémiev
Décors : Rashit Saffiouline
Casting succinct
Alexandre Kaïdanovski (Stalker), Anatoli Solonitsyne (l’écrivain), Nikolaï Grinko (le physicien), Alissa Freundlich, Ivan Lapikov, etc.
Une fiche exhaustive résumant les caractéristiques des différentes versions DVD de ce film peut être consultée ici. Je rappelle également mon long article intitulé La voix secrète de l'art, qui évoque le film de Tarkovski.
Résumé du scénario
À la suite de la chute d’un météore, une Zone étrange et dangereuse pour l’homme s’est formée. On chuchote entre initiés qu’il s’y trouve une chambre exauçant les désirs. Un passeur marginal et fruste – qu’on nomme un « Stalker » – accepte d’y amener clandestinement un physicien et un écrivain. Pourront-ils pénétrer tous trois dans la Zone ? Et si oui, oseront-ils franchir le seuil de sa Chambre ?
Critique
Stalker (URSS, 1979) d’Andreï Tarkovski a reçu le Prix Spécial du Jury du Festival de Cannes 1980 et le Prix Luchino Visconti 1980. Sorti à Paris le 18 novembre 1981, il est au fil des temps devenu le film le plus mythique du cinéaste auprès des cinéphiles comme des intellectuels s’intéressant au cinéma. Et cela se comprend très facilement une fois qu’on l’a visionné.
La première partie contenue sur le DVD 1 nous installe dans un univers soviétique futuriste brièvement décrit à partir d’un argument de science-fiction. Cette zone interdite crée par la chute d’un météore au sein de laquelle trois hommes s’aventurent répond initialement à un thème classique de la littérature et du cinéma de science-fiction. Mais Tarkovkski donne à cette zone un certain nombre de caractéristique qui en font très vite un équivalent du Sacré tel qu’il est décrit par les sociologues des religions : tabou, risqué, réservé à un guide élu ou chaman en contact direct avec lui, pouvant être source de mort comme d’une vie supérieure. Tous les signes du «sacré de respect» énumérés par Durkheim, Roger Caillois, Mircea Eliade et tant d’autres phénoménologues des religions sont ici présents. En outre, si la personnalité du Stalker lui-même est d’une certaine manière traditionnelle au sein des univers mythiques primitifs dans la mesure où il est un marginal, en-deça ou au-delà de la société à laquelle il appartient, le fait que les deux autres aventuriers de la Zone soient un écrivain à succès d’une part, un physicien émérite de l’autre font passer le film sur le terrain de la fable philosophique la plus évidente. Ni l’art, ni la science rationnelle ne suffisant à satisfaire l’homme, reste à tenter l’expérience ultime : celle de la découverte transgressive de l’altérité absolue du «Tremendum» et du «Fascinans». Bien sûr, un tel début de scénario tourné en U.R.S.S. en 1979 a une valeur politique immédiate : c’est un appel subversif à un retour au religieux et un témoignage de la faillite morale et philosophique du régime marxiste-léniniste. Mais c’est aujourd’hui moins cet aspect subversif contingent à ce que fut l’URSS que l’aspect purement esthétique et fantastique qui nous séduisent. Car en somme, URSS ou pas, le propos de Tarkovski est universel et la fable recevable par tous les types de sociétés industrielles contemporaines. Raison pour laquelle on trouve ces plans obsédants d’un urbanisme en décrépitude, rongé par la dégradation ou la nature : ce n’est même pas tel ou tel régime politique qui est ici dénoncé, c’est finalement toute la civilisation moderne, incapable de combler les aspirations humaines. Raison aussi pour laquelle, une fois arrivé dans la zone, on passe symboliquement du N&B à la couleur : on a franchi un degré supérieur de réalité, on s’est réconcilié d’un cran avec la vérité du réel à mesure qu’on quittait les apparences urbaines mortifères. Voilà tout ce qu’il faut percevoir dans cette première partie.
La seconde partie est une déception relative car le suspense s’y transforme : il change de nature et devient strictement philosophique et discursif (confirmant par la parole ce qui était déjà donné dans la première, mais l’approfondissant en détails très bien écrits : c’est un «trilogue» magnifique auquel il n’y a pas grand chose à ajouter) à quelques exceptions près : jusqu’au dernier moment on ignore qui va franchir le seuil de la Chambre ; d’autre part un chien s’agrège au groupe d’hommes tel un obscur messager muet, enfin la Zone est discrètement mais régulièrement vivante et hétérogène à l’humain, même si accueillante avec réserve – et quelle réserve : une suite de pièges mortels et d’illusions !
Le final est en revanche rassérénant et cohérent avec le thème profond du film. Le retour cruel au réel est comme transfiguré de l’intérieur, comme le résultat charnel de ce qui a été une méditation en acte. Et c’est le Stalker puis son enfant qui en sont les vecteurs, les témoins. Une théologie eschatologique symbolique en somme : les éléments naturels et matériels y sont décomposés par l’énergie du sacré avant d’être conservés mais augmentés d’une connaissance humaine qui leur faisaient défaut. Ils existent davantage et plus véritablement ensuite. C’est tout ce mouvement qui intéresse Tarkovski et c’est parce que le passeur le mène à bien, par pure charité, que le nom de sa fonction – ce surnom mystérieux que seuls connaissent ceux qui s’intéressent à la possibilité qu’il incarne – donne son titre au film.























