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06/01/2005

Propos virtuels mais néanmoins tranchés

« Un excès de réflexion rend malheureux ou mystique. Finalement, Wittgenstein était un mystique, comme Kafka. Sauf qu’il travaillait avec un autre matériau : la logique. Il lui a fallu détruire des mondes jusqu’à ce que sous les ruines scintille soudain sa foi, comme une pierre précieuse. »
Imre Kertész, Un autre


J’imagine que, le jour où l’imbécile (tout de même directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales, l’EHESS) qui a osé signer ces lignes de pure marmelade libertarienne, contre l’évidence brute établie par un rapport rédigé par les policiers de la Direction centrale de la sécurité publique de la Seine-Maritime, le jour donc où cet imbécile se fera casser la figure (je reste poli…) par l’un de ces sympathiques jeunes dont il analyse les ludiques mœurs, à moins que ledit jeune ne décide brusquement de brûler ledit imbécile sans même lui demander son avis, comme ça, pour montrer qu’il est « fun » et qu’il a décidé par ce geste de témoigner du fait républicain que, lui aussi, il sait s’amuser et même mieux que les autres, j’imagine donc que notre pétillant sociologue (la peste soit de cette engeance presque aussi profondément inutile que celle des psychanalystes et qui, toujours, déniche de complaisantes oreilles désireuses d’écouter leurs sornettes pseudo-scientifiques !), ce jour-là, pourra fort utilement se défendre des joyeux barbares qui le cerneront en tentant de leur expliquer que son élimination physique, en plus d’être profondément regrettable pour l’avancée de la science sociologique, risquerait de ne pouvoir être expliquée par un graphique Excel.

En France, le phénomène que décrit Hubert Guillaud ici est encore certes peu répandu mais, à plus ou moins court terme sans doute, les principales maisons d’édition françaises (et les petites, ô combien passionnantes) devront ne pas négliger les sites de critiques littéraires (qui fleurissent comme des champignons sur de la matière en décomposition…), non par une générosité difficilement conciliable avec les impératifs économiques auxquelles elles sont soumises mais plutôt parce qu’elles auront pris conscience du phénomène tout simple (en fait, redoutablement complexe) décrit ici, celui du bon vieux « bouche à oreille » qui, sur la Toile, devra désormais changer de nom : quelle expression lui préférer sinon la piètre « Des yeux aux yeux » ?
Admettons mais je ne puis que m’interroger, exemple personnel à l’appui puisque j’ai publié, dans la Zone, de nombreux et longs extraits de mon essai sur l’œuvre de George Steiner, sans toutefois mesurer une quelconque « explosion » des ventes de ce livre très mal édité, il faut le dire, par L’Harmattan. Il est vrai que, ayant eu la curiosité de taper « George Steiner » dans les moteurs de recherche propres aux principaux sites de vente en ligne, j’ai pu constater une progression sensible de mon livre dans le classement des « titres les plus recherchés » par les internautes qui l’ont peut-être même commandé. Pas de quoi toutefois, je vous le jure, m’acheter une agréable mansarde dans quelque lande isolée d’Irlande. Autre exemple, auquel les intéressés seuls pourront répondre (j’ai toutefois ma petite idée là-dessus…), c’est-à-dire Joseph Vebret, Matthieu Baumier et Alain Santacreu : je ne suis pas certain que la publicité virtuelle faite à propos de leurs revues respectives, Le Journal de la culture, La Sœur de l’ange et Contrelittérature, soit forcément un gage de ventes sonnantes et trébuchantes puisque se posent ici aussi des problèmes bien concrets de distribution en kiosque ou en librairie, au moins pour les deux derniers de ces très beaux objets… Beaux mais rares.
En fait, je rappelle aux analystes de tout poil captivés par le phénomène, bientôt interplanétaire on nous le promet, des blogues, cette évidence : de plus en plus, les crétins avinés de télévision qui jusqu’à présent étaient frustrés de ne pouvoir nous délivrer leurs impérissables vues eschatologiques sur le derrière affriolant d’Alizée, ont vite fait de comprendre le formidable relais que constituait la Toile pour leurs épanchements de morne synovie.
En général, ces flots d’ordure, pour laisser reposer leur limon puant, choisissent pour se déverser cet inestimable fosse à purin que constitue le principe du forum virtuel. Les forums ! Dieu que j’en ai arpentés depuis mes premières explorations de la Toile, en rapportant parfois d’étranges maladies de peau, plus douloureuses que des écrouelles ! Celui par exemple, aujourd’hui disparu et d’assez grande qualité, d’Immédiatement, celui, étonnant, de Subversiv qui est une mine d’informations en tous genres, celui, scandaleusement débile, du Magazine littéraire, forum que j’avais fait littéralement imploser sous son propre poids de crasse et de bêtise, celui encore, bien inégal, de Chronic’art et, fangeusement abject et hanté par deux marsupiaux énucléés, paraît-il fort célèbres, Koozil et Donz Soprano, de Technikart. Combien d’autres encore, comme ce cloaque malodorant pour lilliputiens nabiques ? Très vite, je me suis rendu compte d’une vérité inattaquable, d’un dogme qui devrait être gravé au burin sur tous les frontons de ces latrines sans existence autre que virtuelle : il est pratiquement impossible de nourrir une discussion intelligente sans qu’un putride crétin, en général anonyme, ne vienne polluer le débat en cours. D’où mon refus, mal compris de certains, de laisser ouverts mes commentaires. D’où ma décision qui, à l’usage, s’est révélée fort concluante : la Zone est ouverte à qui le souhaite, comme lors de la fameuse «dispute» à deux (Moury/Rivron) puis à trois et quatre au sujet de la catastrophe en Asie du Sud-Est. Quitte à déplaire aux nombreux gribouilles stochastiques qui ne pensent, en écrivant, qu’à s’amuser ou presque, je répète cet impératif kantien : la prise de parole doit être un risque, celui auquel s’expose comme à une corne de taureau celui qui dialogue. Un risque et aussi un effort de distanciation critique, de non-immédiateté, id est de médiateté, de retenue, de réflexion et de solitude, de silence ou, nous dit Dominique Autié, de « taciturnité », principes élémentaires qu’ignore le forum, royaume de l’à peu près, de l’éjaculation (précoce) pseudo-intellectuelle et surtout, surtout, d’une invincible mauvaise foi qui, elle, ne demande qu’à se répandre largement, comme une vague de merde emportant tout sur son passage. J’oubliais mais les lecteurs de philosophes tels que Platon auront complété en silence ma petite liste de vertus que Renaud Camus a intelligemment faites siennes dans l’un de ses remarquables ouvrages, Syntaxe ou l’autre dans la langue : il manque, condition essentielle, sine qua non de tout dialogue, l’amitié, tuf primordial du désir de vérité sans lequel nous ne ferons rien de plus que bavarder, parfois sans talent.

Drôle de texte sous la plume virtuelle d’Alina Reyes, écrit à la date du 5 janvier 2005, où elle évoque, pêle-mêle, un coq qu’elle a vu en demi-rêve ou plutôt trois puisque sont également mentionnés les deux qu’étudie, en effet génialement, George Steiner dans ses Passions impunies (No Passion spent ; en fait, l’édition française ne reprend que quelques textes de l’édition originale). Elle cite, une fois de plus, Baleine de Gadenne mais pas un autre de ses romans, La Rue profonde, où le narrateur, la nuit tombante, est hanté par le martèlement des sabots d’un cheval, qu’il faut peut-être, comme le cétacé échoué sur la plage du monde, sauver de l’horreur et des ténèbres. Curieux, aussi de considérer que certains des noms qu’elle cite dans ce texte, Wittgenstein, Agamben, me sont fort connus. Du premier je ne recommanderais jamais assez la lecture des bouleversantes Remarques mêlées plutôt que celle, difficile tout de même, de son Tractatus logico-philosophicus, où j’ai retrouvé cette observation, lourde de sens à notre époque et si l’on se souvient, ici même, de la remarquable « disputatio » entre Francis Moury et Serge Rivron : « J’ai dit un jour, et peut-être à juste titre : De l’ancienne culture il ne restera qu’un tas de décombres, et pour finir un tas de cendres, mais il y aura des esprits qui flotteront sur ces cendres ». Agamben ? Ce philosophe politique m’a longtemps passionné, surtout par son usage intelligent, presque boutangien, des trésors déposés dans l’étymologie des langues. J’ai tellement lu de ses ouvrages (d’abord Le Langage et la mort, puis, sans ordre bien précis, Idée de la prose, Homo Sacer, L’Ouvert, Ce qui reste d’Auschwitz, La Fin du poème, etc.) avant que son parti-pris communiste, voire révolutionnaire n’apparaisse un peu trop systématiquement, surtout dans ses articles où il ne prend même plus la peine de taire ses sympathies politiques, l’un de ces articles, paru dans Libération, ayant été fort justement critiqué par Robert Redeker ici.

Journal du 16 septembre 2003.

medium_coeur.jpg« Idée d’un article sur Cœur des ténèbres après la lecture stimulante du livre de [Sven] Lindqvist [Exterminez toutes ces brutes, publié par le Serpent à plumes en 1999] qui, hélas, à mon sens, se sert du conte maléfique comme d’un prétexte assez vite éventé. Son interprétation extrême, je la partage pourtant et la fais mienne, en étudiant ainsi l’épuisement de la voix de Kurtz, son évaporation [que j’évoque longuement dans mon article paru dans Le Journal de la culture].
A mon sens, cette lecture symbolique qui voit dans ce conte un trou noir est plus valable que celle de l’habile suédois : [car], même métaphysique, ma lecture est d’abord littéraire. Belle idée de ce voyage au désert sur lequel l’auteur ne donne guère d’explications, si ce n’est, assez fortement, de retrouver ce qui était déjà là, en germe.
J’ai même fait, pour cet article qu’il me reste à écrire [refusé par La Revue des deux mondes et publié, je l’ai dit, par Le Journal de la culture], un petit schéma fastidieux qui entremêle Conrad, Sologoub, Broch, Bernanos, Steiner et combien d’autres ! ».