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07/09/2004

Lyber 11 : le secret de George Steiner (1)

Voici donc l’avant-dernier extrait de mon livre. Il s’agit de sa conclusion intitulée Le secret de George Steiner. Je ne sais guère dans quelle mesure la douzaine d’extraits proposés de ce texte dans la Zone aura pu lui permettre de connaître ce que je pourrais appeler, sans doute abusivement, une seconde naissance. Dans tous les cas, j’espère que j’ai pu rendre à ce livre le service qu’a été incapable de lui assurer son non-éditeur, L’Harmattan : un peu de publicité et, mieux que cela (puisque, dois-je le rappeler, je ne touche pas un centime sur ses maigres ventes), une espèce d’environnement propice à son entrée en résonance avec d’autres textes, auteurs, d’autres thématiques, etc. et, alors que je poursuis ma lecture des Racines du Mal de Dantec : une mise en réseau. Ce livre est ainsi exposé à toutes les ondes, à tous les vents, il est, c’est mon vœu le plus cher, à la merci des passants, selon l’image magnifique qu’utilisa Bernanos parlant de son œuvre. C’était en somme le but de cette Zone qui, aussi virtuelle qu’on le voudra, m’a toutefois permis de rencontrer un certain nombre de personnes telles que Daniel Cohen ou encore Juan-Pedro Quiñonero, journaliste chez ABC. Ce n’est pas tout. Je voulais également, aussi immodestement qu’on le voudra, proposer aux amateurs du Réseau quelques textes de qualité, alors que pullulent comme des morpions les blogs qui relatent jusqu’à la nausée l’insignifiance pathétique de la « vie » d’imbéciles qui n’ont pas même honte de l’écrire par le menu. Je ne vise personne, selon l’hideuse expression consacrée mais, puisque, chaque fois que j’ai pu le faire, j’ai publiquement félicité Benoît Desavoye pour son travail, qu’il me soit permis, ici, d’affirmer que, comme toujours, c’est la médiocrité, consubstantielle au règne de la quantité, qui fera péricliter notre bienheureux hébergeur, lorsque nous serons de moins en moins nombreux à goûter les foutaises boudinées par des armées de Manue, Roses et Poireaux, Yrys, Chinoiseriz et combien d’autres déchets microscopiques qui d’ores et déjà s’étendent comme une nappe de boue fétide[1]. Bien évidemment, je ne joue pas aux innocents et sais depuis longtemps qu’aucune exception culturelle particulière ne devait longtemps garantir à la Toile un label de qualité déposé alors que le premier crétin venu dispose grâce à elle d’une liberté d’expression que n’eût jamais rêvé de posséder tel génie, crevant dans un trou alors qu’il n’a pas osé plus que chuchoter, à la brune, quelques-uns de ses vers à ses amis les plus proches. Je ne puis toutefois m’empêcher de croire que la lèpre de la médiocrité, l’ignoble déferlante de ces âmes nulles qui à longueur de journée nous racontent leur vie minuscule, si elle n’est pas ralentie ici, sur la Toile (plus précisément : si les eaux boueuses ne se déversent pas dans la modeste – mais profonde – Zone qui ralentira tout du moins la montée inexorable de la pestilence), ne le sera plus jamais nulle part. Je veux dire que la médiocrité virtuelle aura définitivement étendu son empire sur le reste du monde, sur la réalité, l’une et l’autre médiocrité se nourrissant mutuellement, entretissant leurs rhizomes blanchâtres pour nous enfermer, définitivement, entre les mailles du réseau, dans une prison infinie, sans aucun mur, sans aucune barrière, dans une sorte de vision démoniaque imaginée par un Piranèse cybernétique.

Servir de déversoir à toute la merde du monde ? La Zone devenant une sorte de fosse à purin ? Tâche impossible, je le sais. Tâche christique, je ne le sais que trop, Sauveur qui une fois pour toutes a vaincu le Mal. Tâche chrétienne aussi, on l’oublie chaque seconde, qu’assuma le génial philosophe danois en devenant l’objet de toutes les railleries de la part de ses concitoyens, en devenant, Girard l’a mille fois répété : le bouc émissaire. De ce sort, de cette fixation (ou précipitation, au sens chimique du terme) qu’il se réserva en toute conscience et volonté, Kierkegaard mourut, littéralement, d’épuisement. Mais il avait lutté et jamais ne s’était-il avoué vaincu par l’immonde populace. Bien évidemment, d’aucune façon je ne puis prétendre jouir de ce que j’appellerai le génie de la cristallisation dont Kierkegaard (et d’autres ; je songe à Georg Trakl, Céline ou Benn…) a fait preuve, avec une volonté de caractère qui, pour tout lecteur de son Journal, force le respect et, même, le cimente : certaines âmes d’élite, certains cœurs purs réservés se sacrifient qui, renonçant consciemment à devenir vase d’élection, se gorgent du Péché pour tenter d’en purger le monde.

Dois-je le dire, à ma toute modeste échelle ? Je ne me console même pas du fait de savoir que, désormais, quelles que soient nos indéniables différences, quelques fous, comme moi, tenteront d’organiser une résistance désespérée, chaotique, peut-être inefficace mais en tout cas vivante et, j’ose le croire, sincère. C’est le point essentiel, le nœud gordien qui, défait, ferait s’écrouler l’ensemble tellement fragile. Nous sommes ainsi, cette Zone et celles, nouvelles, qui étendent leur territoire, nous sommes devenus cet espace sacré (donc vénéré et, en même temps, maudit) que dévorera l’incendie, j’en suis persuadé, inutile d’aller contre une vérité solidement étayée par d’innombrables exemples. Nous constituons donc ce domaine réservé qu’illustra André de Richaud, ce presque inconnu de nos lettres, nous sommes devenus la part du feu, ce feu qui brûle comme une révélation sans cesse repoussée dans Les racines du Mal, ce même feu qu’attend dans la frénésie de sa folie Barragan-le-dingue, ce prophète de pacotille qui hante de ses hurlements les pages de Sobre Heroes y Tumbas de Sabato.

 

[1] La médiocrité conjuguée à l’ambition : cela ne rappelle rien à mes lecteurs ? Le Mague a beau jeu, ensuite, d’évoquer cette étrange disparition, dans l’ordre de sa progression métastatique, plusieurs semaines après les mises en garde que j’adressai à Bruno, en public comme en privé…

 

***

 

 

Quand je rentre chez moi, personne ne lit sur ma mine, personne ne scrute ma figure, personne ne tire de mon être essentiel une explication que je ne saurais donner moi-même à quelqu'un d'autre, ignorant si je suis joyeux dans la félicité ou plongé dans la détresse, si j'ai gagné la vie ou si je l'ai perdue.[1]

 

 

Je n'oserais conclure — déjà, ce mot est inepte et irrespectueux, ne cesse de clamer George Steiner : Il n'est de lecture, au sens le plus large du terme, il n'est de cartographie herméneutico-critique, qui ne demeure provisoire, incomplète et possiblement erronée (Err, 35), comme irrespectueuse, ne dois-je pas oublier de le dire à mon tour, était la façon dont je terminais cet ouvrage, le paraphant d'un triomphal extrait de Gerard Manley Hopkins qui écrivait Hither then, last or first, / To hero of Calvary, Christ's feet / Never ask if meaning it, warned of it — men go, cette adresse, comme une interpellation grossière, recherchant la provocation que Barbey, jadis, lança à l'auteur des Fleurs du Mal : Steiner, le désespoir ou la Croix ! —, je n'oserais conclure ces quelques pages comme d’ailleurs je ne les ai pas réellement introduites — car où et à quel moment décider d'interrompre le flot continuel de la Parole, où et à quel instant décider de briser et d’interrompre le cours du fleuve qui, contre la pensée d’Héraclite, ne revient jamais, même différent et nouveau, à l’endroit de l’écoute reçue ou bien refusée, où et à quel moment interrompre brutalement le cours des voix, leur intimer le silence, dédaigner leur richesse conquise dans la lutte et la souffrance, brutaliser, comme le font les soudards de la philosophie-spectacle, l’ardente patience de la voix de nos morts qui jamais ne se taisent ? Et je ne voudrais pas non plus finir ce petit livre de présentation par une pirouette dialecticienne qui, dissipant par un geste de la main dédaigneux les ténèbres accumulées, proposerait une ridicule résolution des contraires, l'accalmie du prudent rasséréné par la vision du soleil de la théodicée trouant l'amoncellement des nuages : car seuls les mauvais lecteurs s'arrogent le droit imprescriptible de combler le gouffre sans fond par les louchées d'une espérance poisseuse, collante comme la glue avec laquelle ils calfeutrent un vaisseau mité de toutes parts, nef des fous plutôt que navire glorieux fendant les écumes inconnues. Les mauvais lecteurs et, sans doute parce qu'il s'agit là de la même chose, les mauvais croyants. J'ai ainsi commencé ce petit ouvrage alors que, imbécile et sot, je fixai un visage aimé qui a présent est englouti dans les ténèbres du mépris : celui-là seul, et pas un autre, devait m'apporter la lumière, au terme d'une pathétique et cruelle errance, celui-là me conduire à l'autel d'un Dieu de scandale, capable de demander au père le sacrifice de son fils unique­. La baudruche s'est dégonflée, et le Dieu terrible d'Isaïe, de Kierkegaard et de Pascal, le Dieu de Bloy et de Bernanos entre les mains duquel il est terrible de tomber, s'est avachi piteusement. Mais je me tais, puisque d'autres ténèbres m'ont enseigné, retour d'un lieu qui n'a pas de nom, d'autres visages sombres, tristes et humbles, dont je n'ai pas refusé la plainte monotone, celle des âmes brisées, trahies, moquées, ignorées, oubliées, sans nom et, parfois, sans même de visage ni de bouche pour préférer leur complainte lamentable : car seule la souffrance aiguë et la tentation du désespoir brisent l'espèce de mauvais charme dans lequel la vie quotidienne emmaillote, paralyse et tient à prudente distance l'énigmatique et douce lueur que peu, lorsque tombe lentement la nuit sur le passant solitaire se croyant tout près de découvrir le mystère confiant qui se cache sous sa tristesse, sont capables de voir.

Peu importe. Cela est passé. La nuit ne m'a pas encore avalé, et je suis peut-être celui qui pourra chanter, dans la trouée d'une joie neuve, à l'instar du poète Yeats, The breast thrust out in pride / Wether to play, or to ride / Thoses winds that clamour of approaching night. Franchissons le pas, et affirmons sans crainte que cet ouvrage, sans doute, se trompe, non pas tant parce que, selon le truisme pontifiant, son objet d’étude est un homme encore vivant, c'est-à-dire une pensée tendue dans l’alerte du cyclone que prétendrait capturer un amateur de cerfs-volants, mais parce que George Steiner, ayant intériorisé la leçon du maître danois, l’ayant rédupliquée, sous la lumière éclatante avance masqué. Larvatus prodeo, tel pourrait être, dans le demi-jour de la ruse éventée, dans le torve barricadement de l’ironie, l’inscription qui servirait de schibboleth au penseur tortueux, au moment de toucher le rivage qui le découvrira, lui ôtant son dernier masque, découvrant son visage d’homme qu’au vrai, il n’a jamais caché, mais simplement voilé pudiquement, car l'ironie n'est jamais autre chose que le visage railleur de la mélancolie. Kierkegaard, ce grand nom, ce grand philosophe qui célèbre selon l'auteur le silence absolu (mais pas uniquement : aussi une inward withdrawal, une plongée dans le retrait de ses propres fourmillantes personnalités, là où seulement Nietzsche et Dostoïevski sont descendus), auteur dont Steiner, éloquemment, ne parle pas (ou bien très peu, lorsque par exemple il se “confie” à Jahanbegloo ou bien préface Crainte et Tremblement[2]), appliquant à sa propre écriture la sourdine du sacrement du secret (the sacrament of secrecy), écrivit dans son Journal (IV A 87) ces phrases, dont la moindre virgule pourrait être contresignée par notre auteur : Ma destinée semble être d’exposer la vérité à mesure que je la découvre, mais tout en ruinant en même temps toute chance d’autorité. Ainsi en me discréditant , en devenant aux yeux des gens le dernier en qui avoir confiance, je mande la vérité, et je les place ainsi dans cette contradiction, d’où rien ne les tire d’affaire que de se l’assimiler eux-mêmes... On ne mûrit sa personnalité qu’en s’appropriant d’abord le vrai, quel qu’en soit le messager, l’ânesse de Balaam, un ricaneur hilare, un apôtre ou un ange.

Toute chance d'autorité se dérobe, elle aussi, sous les pieds de George Steiner, non pas que, comme le philosophe danois, il soit lui aussi le dernier en qui avoir confiance, ni même que, selon l'opinion du commun répétée jusqu'à la nausée, notre monde ait été délesté du poids de la référence au Divin, mais tout simplement parce que, comme l'a écrit justement Dostoïevski en une parabole fameuse, nous ne voulons pas être libres, c'est-à-dire, redécouvrir par notre propre volonté la vérité découverte par autrui, mais par autrui incommunicable. Seulement, nous avons inversé la fameuse parabole ; nous avons balayé l'autorité pour nous agenouiller devant une idole bien plus pernicieuse et puissante : cette idole, c'est celle du néant, du vide, du rien. Giorgio Agamben définit assez remarquablement notre condition lorsqu'il écrit : Et le courage — devant lequel le nihilisme imparfait de notre époque ne cesse de battre en retraite — consisterait justement à reconnaître que nous n'avons plus d'états d'âme, que nous sommes les premiers humains qui ne soient pas accordés par une Stimmung, les premiers humains, pour ainsi dire, absolument non musicaux : sans Stimmung, c'est-à-dire sans vocation. Ce n'est pas une condition joyeuse, comme quelques misérables voudraient nous le faire croire, ce n'est pas même une condition, si toute condition implique toujours et encore un destin, et une certaine disposition ; mais c'est notre situation, le site désolé dans lequel nous nous retrouvons, abandonnés absolument par toute vocation et tout destin, exposés comme jamais auparavant.[3]

Nous avons remplacé l'autorité par l'autorisation, c'est-à-dire la règle et la contrainte épanouissantes par la permissivité sans limite. Nous avons aboli l'existence de l'auteur, littéralement, celui qui fait croître (augere), celui qui initie à un rite, mais aussi celui qui initie et commence la création, celui qui commence le monde et fonde le sanctuaire pérenne d'où ce monde, dans une nouveauté miraculeuse du geste fondateur, recommence son imperturbable renaissance : nous avons éliminé celui qui fait débuter la Création et, comme si la destruction ne suffisait pas sans la raillerie amère de l'ironie, nous avons remplacé le créateur par l'acteur, le créateur et l'initiateur par celui qui joue un rôle qui a été créé pour n'importe quel autre acteur. L'acteur flotte perpétuellement dans la liberté enivrante de celui qui ne doit rien et qui, comme le caméléon qui fascinait Pic de la Mirandole[4], adapte ses mœurs aux exigences de la pure contingence, moire et paillette ses atours lorsqu'il faut briller, grime et se farde  lorsqu'il faut que sa composition, comme on dit, soit criante de vérité. Ainsi, comparée au déchaînement de celui qui joue un rôle, à l'exacerbation des sentiments présidant à la composition fameuse, la contrainte silencieuse qui mure l'auteur nous semble une perversité diabolique, une réduction drastique du possible, des possibilités, de notre liberté infinie. Bien évidemment, une telle vue est parfaitement ridicule, elle est celle, myope et dressée uniquement pour la capture de petits insectes englués dans la bave, que déploie fièrement le caméléon, et que le loup à la vue perçante, par exemple, cet animal de l'autorité, aurait bien le droit de dévorer d'un claquement de gueule vif comme l'éclair, en se moquant par surcroît des plaintes confuses des protecteurs des caméléons. Cette vue encore est celle d'Icare[5], ce benêt revenu de ses illusions de bravache envol au-dessus des croupissements d'eau sale qu'il a confondus avec le céruléen désert de l'océan et qui, retombé dans son labyrinthe, drape son ridicule dans l'ironie du jouisseur, de l'homme, comme le dit l'adage populacier, revenu de tout, surtout et d'abord de son propre ridicule. Je préfère Job, desséché et puant sur son tas de fumier, raillé par les imbéciles embovidés, à Icare, aussi royal que sa stature de météore nous le fasse paraître. Car, dans sa solitude intolérable et dans ses épreuves humiliantes, Job se défend et réclame son dû, il rouspète et tance ce Dieu blagueur qui a transformé sa peau en un tapis de vermine purulente ; et surtout, Job a confiance. Plus il s'enfonce dans le désespoir et plus il a confiance, c'est son mystère, c'est le secret de celui qui a vécu dans les profondeurs, que le ciel lumineux ne réussit à troubler que d'une minuscule pastille de bleu : son blasphème même est cette confiance, accordée sans relâche ni frais de crédit ruineux au Dieu qui l'éprouve. Ainsi, Job possède-t-il, lui aussi, une vue d'aigle : va-t-on me dire qu'il y est bien contraint, puisque ses yeux et son visage doivent continuellement fixer les hauteurs prodigieuses d'où il a été chassé ? J'ai une autre réponse : c'est que le loup (contrairement au caméléon qui ne dédaigne jamais de soigner sa luxuriante et versicolore parure, qui huile et brique les deux boules ridicules de ses organes globuleux et perpétuellement roulants), accepte qu'un hiver un peu rude le dépouille de sa livrée grise de brigand, que le froid paralyse son regard de coureur de fond dans la crampe rouge de la faim. L'été revenu et les proies faciles ravauderont de toute façon bien assez vite le paletot efflanqué, donneront une nouvelle brillance au regard jusqu'alors cisaillé d'une taie de désespoir et d'affliction. Ainsi, l'autorité sous laquelle se placent les loups civilisés comme des hommes, plus que des hommes comme Hobbes n'a pas manqué de le comprendre, est-elle la plus formidable liberté, la vision la plus profondément vrillée dans le gouffre de l'avenir. Le caméléon s'adapte au présent, qu'il colore de son inconstante livrée de lumière, il est attiré, au vrai, comme tous les coquets dont il est le plus fameux représentant et le plus illustre gandin, par une parure plus riche que la sienne, qu'il fait mine de dédaigner, qu'il s'entraîne à copier devant le miroir. Mais le loup façonne le présent et le creuse, aussi profondément que son regard s'est enfoncé dans l'avenir que lui a découvert sa faim intolérable : il le cloue aussi précisément que sa gueule foudroyante immobilise d'un coup sec la proie raidie par la mort imminente, il le livre à l'avenir et en juge la vanité, aussi intolérablement, aussi impitoyablement que sa maigreur de loup lui a donné le goût amère de l'expérience et le droit de juger, a inscrit son savoir douloureux dans chaque centimètre de son pelage sensible comme une peau d'écorché. Pourtant, le monde continue d'aller, frénétiquement dévoré par son insouciance et son élégant esthétisme : le loup continue de guetter, dressé et actif, pour nul autre que lui-même, le moment où l'étrave du monstrueux orage va défoncer la rade du présent, tandis que le caméléon semble se moquer de l'inquiétude de celui dont il méprise l'errance anxieuse. Ainsi s'est-il parfois posé la question suivante, lorsque, ayant surpris le loup dans sa muette et intrépide veille sous les étoiles, un éclair de lucidité a failli calciner sa pauvre cervelle de nabot coloré : Pourquoi faut-il que nous nous interrogions sans relâche ? Le loup, un instant, a détourné son regard de l'horizon infini, ouvert sur tous les présages, et s'est baissé pour cracher sur le caméléon ses mots, qui ont réduit en une bouillie verte le petit animal : Qu'un seul veille et le monde est sans repos, libre à nouveau de toute réponse, comme si la parole humaine n'avait jamais auparavant proféré de loi, comme si ni l'histoire ni la mémoire n'avaient tracé les signes, multiples et réitérés au long des siècles, de nos balbutiements devant l'énigme de l'être.[6] Cette petite fable, on l’aura compris, ne nous éloigne guère de notre sujet : le fascinant caméléon est devenu le maître d’un monde où les loups sont à présent méprisés, après avoir été naguère pourchassés : au mieux, quelques-uns continuent de promener, l'œil hagard et la silhouette émaciée, leur imperturbable volonté de mouvement, qui a tourné à présent en ronds sempiternels.



[1] Sören Kierkegaard, La Reprise, op. cit., p. 165.

[2] No Passion Spent, pp. 253 à 265.

[3] Giorgio Agamben, Idée de la prose, Christian Bourgois éditeur, coll. “Détroits”, 1998, p. 77.

[4] Pic de la Mirandole : Qui donc s'abstiendra d'admirer l'homme ? [...] lui-même se figure, se façonne, se transforme en prenant l'aspect de n'importe quelle chair, les qualités de n'importe quelle créature, De la dignité de l'homme, Editions de L'Eclat, coll. “Philosophie imaginaire”, 1993, p. 13.

[5] Emblème, selon Chantal Delsol, de notre modernité perplexe : Le souci contemporain, éditions Complexe, coll. “Faire sens”, 1996.

[6] Anne Dufourmantelle, La vocation prophétique de la philosophie, Cerf, coll. “La nuit surveillée”, 1998, p. 276.

 

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