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25/07/2004

Contrelittérairement vôtre

«Il s’agit d’exposer à nouveau le christianisme dans toute son intransigeance; et, puisque nous sommes dans la chrétienté, de procéder indirectement. Je dois me tenir en dehors : d’autant plus grand sera le réveil. La communauté directe, les hommes l’aiment, parce qu’elle rend la chose commode, et ceux qui la communiquent, parce qu’elle leur rend la vie moins pénible, vu qu’ils en trouvent toujours d’autres avec qui s’entendre et s’unir et ainsi échapper à l’accablement de la solitude.»
Sören Kierkegaard, Journal, IX A 213.


Je viens de recevoir la dernière livraison (la quatorzième, déjà) de la revue Contrelittérature dirigée par Alain Santacreu, à laquelle collabore Luc-Olivier d’Algange, dont je reproduis plus bas un texte relativement court (pour une fois !) sur Stanislas Rodanski. Je n’ai eu le temps de lire que certaines des contributions parues dans ce numéro : celles signées de Jean Biès (auteur d’un ouvrage intitulé Retour à l’essentiel paru chez L’Âge d’homme, dans la collection Delphica excellemment dirigée par Pierre-Marie Sigaud) sur les écrivains du Grand Jeu, celle de Bernard Marchadier sur Wladimir Weidlé (auteur des Abeilles d’Aristée paru chez Ad Solem), celle encore de Michaël Rabier qui présente et traduit un beau texte de Nicolás Gómez Dávila, auteur que nous avons déjà évoqué dans la Zone et, enfin, la contribution de Luc-Olivier d’Algange qui a évoqué Villa Vortex de Maurice G. Dantec dans un texte bien trop général et vague en ce sens qu’il ne sonde guère la nature même, éminemment littéraire, de ce livre qui est, dois-je le rappeler un… roman. Et que dire du fait qu'il n'a pas même mentionné ma longue étude sur cet ouvrage et que, questionné sur ce sujet, il m'ait inventé quelque mauvaise excuse de délai entre les dates de rédaction et de parution de son article alors que le mien a été publié dans le numéro du mois de septembre 2003 de La Revue des deux mondes ! Non cher Luc-Olivier, tout cela n'est pas très sérieux, qu'il s'agisse d'épistémologie ou de délicatesse... Quoi qu’il en soit, les intéressés pourront s’adresser à Alain Santacreu s’ils souhaitent soutenir cette belle revue, encore trop largement méconnue hors d’une sphère cryptico-littéraire qui, finalement, ne peut qu’en desservir l’utile rayonnement même si, je le sais pour l’avoir vécu à l’époque où je dirigeai avec Gaël Fons Dialectique, où je participai à Les provinciales d’Olivier Véron, il peut y avoir quelque jouissance trouble à n’être lu que d’une poignée de fidèles, quelque plaisir torve d’appartenir à une communauté inavouable écrivant dans les catacombes. Je ne sais si c’est un bien (ou alors la perte de mes quelques dernières illusions romantiques) mais je ne m’accommode plus de cette lumière louche qui suggère et n’éclaire jamais, je supporte de moins en moins que le silence soit gardé, que dis-je !, plutôt levé brique après brique pour édifier un mur autour de travaux qui mériteraient au moins autant de publicité (bien évidemment plus) que n’en reçoit abondamment la plus minuscule rinçure malpropre échappée de la plume auguste du généralissime critique littéraire de la Co-sentience, Arnaud Viviant ou tombée de celle du plus grand journaliste de l’Empire des Mille planètes, Pierre Marcelle. Non, je ne puis tolérer désormais ce mutisme qui n’est que la forme sociale, donc édulcorée et bien-pensante, d’un mépris profond et haïssable de la part d’une poignée de puissants crétins parisiens (hommes d’influence, journalistes et directeurs de pensée) sans la moindre trace d’intelligence qui, eux, réellement (le voici donc le tacite pacte conclu par les trouillards consensuels, le voici donc le protocole de ces sages du F…) veillent jalousement sur le Graal inepte de leur renommée. Non, je ne puis plus supporter ce mépris à l’égard d’œuvres qui, pourtant souterraines et mal connues, survivront à leur corps saponifié que lècheront quelques larves, au demeurant immédiatement contaminées.


Pourquoi donc, aurez-vous beau jeu de me questionner, pourquoi donc Contrelittérature est-elle une revue si mal connue en dehors de quelques passionnés d’un ésotérisme exigeant (mais peut-il y en avoir un qui ne le serait pas ?) et d’auteurs éminents, penseurs ou écrivains, liés entre eux par une espèce de catena aurea ? Parce que sa thématique est difficile et qu’elle peut après tout se parer, comme par exemple la revue Sigila, d’un sens du secret qui ne déplairait pas à nombre de ses rédacteurs ? Sans doute mais, outre de simples considérations qui ont davantage à voir avec le manque absolu de curiosité de la part des journalistes pouvant évoquer ce type de travail sérieux qu’avec le goût kierkegaardien de l’incognito, je dois aussi noter la volonté farouche d’Alain Santacreu d’éloigner celles et ceux qui auraient tendance à confondre sa revue avec une tribune d’idées pagano-fumeuses prônant la surrection de tel hypothétique surhomme celte que ces imbéciles auraient toutes les peines du monde à rattacher à la grandeur de pensée nietzschéenne. L’ennemi, on le voit donc une nouvelle fois, comme si nous avions encore besoin d’être convaincus, est intérieur. Je vais plus loin : l’ennemi, celui de Contrelittérature tout autant que de tant d’autres revues dont l’essence même est de disparaître, quels que soient leurs efforts et leurs mérites, est celui qui nous paralyse alors même que nous savons que rien, absolument rien, ne pourrait, ne peut se mettre au travers d’un homme dont la décision est prise et qui braque sur celle-ci toute sa volonté.
À présent, j’ose affirmer que les lignes qui vont suivre, je ne les dirige contre nul autre que moi-même. Si je l’avais voulu, si je l’avais réellement voulu, Dialectique et Les Brandes n’auraient pas eu, au plus fort de leur popularité, quelques centaines de lecteurs mais bel et bien quelques milliers, tout comme mon ouvrage sur George Steiner, radié de la sphère médiatique, absent des librairies. Je ne puis m’en prendre qu’à moi-même. Nous manquons de force, je manque de force et je ne m’exclus certes pas, moins que personne si cela était possible, du groupe des conjurateurs à la petite semaine qui ne sont en fait que des hommes creux, Headpiece filled with straw. Alas ! comme l’écrit le grand poète. Car voyons, si j’en avais le courage et la force – et l’humilité réelle, vraiment sainte, du stalker de Tarkovski – que ferais-je, que devrais-je faire, plutôt que de me promener en toute tranquillité dans une Zone de pacotille virtuelle et de gaspiller mon temps à tenter de me faire connaître en évoquant quelques noms d’écrivains oubliés ou détestés ? Que devrais-je faire je le répète ? Mais voyons, c’est si simple et évident que je crains d’avoir à l’écrire. Je devrais faire ce que fit par exemple Carlo Michelstaedter qui mit fin, de la façon la plus expéditive, à l’affreux doute de se croire prisonnier de la vaine rhétorique qu’il combattit de toutes ses forces pour sauvegarder la persuasion, âme véritable du Verbe. Ou je devrais encore tenter d’être, ne serait-ce qu’une seule journée, ce que fut Kierkegaard tout au long de sa vie aux yeux même de la foule de Copenhague qui le raillait quotidiennement : un scandale, une pierre d’achoppement, une pure ironie dévastatrice qui renverrait ces imbéciles à leur néant et, les plus intelligents, aux vertus bafouées de la communication indirecte, aux exigences cruelles de la reduplication, tant il est évident que le vrai chrétien doit être un imitateur du Christ (lui-même scandale absolu) et non pas un petit professeur raidi de prétention qui délivrerait son savoir desséché.
Dieu, le tourment de l’homme qui se sait médiocre, le mien, le ver qui me ronge, est certainement cruel mais que dire alors de celui de l’homme qui refuse, par peur et crainte du scandale, de se plier à ce qu’il n’est pas ridicule d’appeler sa mission si ce n’est que ce supplice est, lui, réellement diabolique ?

Stanislas Rodanski


Stanislas Rodanski (Bernard Glucksman pour l'état civil) est né à Lyon en 1927. En 1945, il est envoyé en camp de travail à Manheim. Dans la nuit du 31 janvier 1954, après avoir passé plus de trois ans en hôpital psychiatrique et être resté deux années libre, il entre volontairement à l'hôpital Saint-Jean de Dieu, à Villeurbanne. C'est là, en 1981, qu'il meurt.

«J'ai donc mis mes gants blancs, ceux dont le silence fait peur et j'ai assisté au spectacle».
Stanislas Rodanski.


Qu'est-ce qu'un écrivain ? Un écrivain est un homme altruiste, qui croit au pouvoir de la parole et au partage. Ses idées, ses intuitions, sa vision du monde intérieur ou extérieur, lorsqu'il leur trouve une vertu d'exaltation ou de beauté, une force irrésistible en lui le porte à les faire partager, à les offrir, dans les plus belles formes possibles, à ses semblables. Pour preuve que nous vivons dans un monde à l'envers, il suffit d'observer l'arrogance avec laquelle des hommes et des femmes, qui n'ont jamais daigné bouger le petit doigt que par vénalité, ne cessent d'instruire des procès d'intention, les plus malveillants qui soient, à des auteurs qui se dévouent corps et âme à partager leurs biens les plus précieux avec leurs semblables.
Avec le puritanisme, le politiquement correct, diligemment repris par les «intellectuels» français nous ne sommes plus très loin du moment où le seul fait d'être auteur sera considéré, non seulement avec le mépris ou la condescendance dont les professions lucratives considèrent celles qui ne le sont pas mais bien avec la réprobation vengeresse, ou supposée telle, dont l'Inquisiteur considère l'hérétique.
Stigmatiser l'immoralité, l'égoïsme, l'incorrection politique des écrivains et des artistes, est devenu la pratique favorite des folliculaires modernes qui parviennent de la sorte à servir avec une égale obséquiosité les maîtres informés de la bien-pensance et l'antipathie populiste pour toute œuvre d'art ou de pensée. Que ce «deux coups d'une pierre» fût devenu l'exercice de base des individus ambitieux à rejoindre les cercles rassurants de la culture officielle n'a, en soi, rien de bien surprenant. Cela nous incite bien plutôt à nous interroger sur la personnalité des lapidés. Outre le talent, l'indépendance d'esprit, ces lapidés, n'ont souvent d'autres points communs que d'oser poser par eux-mêmes les questions essentielles sans attendre d'y être mis en demeure par un questionnaire. En règle générale, ces réprouvés peuvent à bon droit faire à leur contradicteur la réponse de Jünger : «Je ne pense pas contre vous, je pense». Cette pensée qui se déploie par elle-même, à partir de son site propre, demeure pour l'immense majorité de nos contemporains une révoltante énigme. Telle est pourtant la condition de toute liberté, non seulement théorique, mais exercée. Oser penser en d'autres termes, selon d'autres alternatives que celles posées par les opinions ou les convictions en vigueur (dont l'apparente contradiction dissimule l'unanimisme vulgaire) n'est-ce point, tout simplement, penser ?
Nous fûmes, naguère, parmi les premiers à divulguer l'œuvre de Stanislas Rodanski qui, dans La Victoire à l'Ombre des ailes, formulait une mystérieuse théorie de la pensée pure. La pensée pure serait-elle la négation d'une autre pensée que Stanislas Rodanski, en une singulière perspective théologique, jugerait «impure» ? Le croire serait méconnaître que la pensée pure est aussi pure de tout jugement moral, qu'elle scintille à la crête de ses propres vagues, comme un pur essor qui n'appartient à aucun système et ne saurait, certes, se réduire à aucune terminologie. Comment, alors, définir, le plus simplement, la pensée pure ? Ne serait-ce point une pensée qui, pour se dire, ne nécessite aucun jargon, une pensée qui se saisit librement du langage sans avoir à se définir préalablement pour ou contre ceci ou cela. C'est bien lorsque nous sommes requis par la pensée pure que nous pouvons dire «Je ne pense pas contre vous, je pense».
Tout dans ce monde qui est de plus en plus le monde des «derniers des hommes» et des «bêtes de troupeau» décrit par Nietzsche, nous incite précisément à penser en termes d'alternative, de questionnaires qui n'ont d'autres buts que de nous priver de l'essor, de la chance de l'aventure, qui sont le propre de la pensée pure. Si le terme n'avait été si galvaudé, nous eussions pu choisir comme synonyme de la pensée pure rodanskienne, la «libre pensée» : mais le n'importe quoi, le pire, les servitudes les plus nuisibles se sont tant et si bien emparées de cette appellation qu'il faut bien revenir à la pureté, à rechercher comme un Graal éblouissant et vertigineux cette transparence de la pensée pure, de la pensée rendue à elle-même, c'est-à-dire délivrée des servitudes didactiques ou utilitaires. La pensée pure n'est pas la pensée de la pureté, elle est, nous nous sommes compris, purement pensée, pensée dévouée à son seul dépassement, pensée tendue, en un effort héroïque, à ne trouver sa formulation que dans le dépassement de son état. La pensée pure n'est pas une pensée purifiée, ayant éliminé ses scories, mais une pensée fidèle à son élan primordial, à son interrogation fondatrice.
La pensée pure, certes, est littéralement une pensée qui ne sert à rien : ce n'est pas à dire qu'elle ne conduit nulle part. Cette confusion de l'inasservi et du vain n'est pas récente. Naguère on opposait «l'art pour l'art» et l'art engagé sans bien chercher à comprendre à quel asservissement l'art engagé était appelé à consentir et de quelle connaissance ou de quelle délivrance l'art pour l'art pouvait bien être l'instrument.
De même, la pensée pure, la pensée qui se refuse précisément à la vanité de servir des forces qui ne sont pas elle, ou de s'en servir, ce qui revient au même, n'est pas un objet pour elle-même : elle est bien une gnose, elle est bien une «voie» en laquelle mystérieusement s'accordent l'être et le devenir. L'expérience de ce qui demeure et de ce qui passe, la pensée pure s'en fait un courage qui sera d'une tout autre nature que la sentimentalité qui prévaut en notre époque frivole. Sous couvert d'ôter à l'intelligence métaphysique sa prééminence, longtemps assurée par les castes sacerdotales, notre époque «démocratique» en vint à valoriser le sentiment et l'émotion au point d'en faire des idoles, sans bien voir que ces idoles, comme toutes les idoles allaient elles aussi réclamer leur dû.
Qu'est-ce qu'un «débat démocratique» dans le monde moderne sinon la mise en scène de l'échec de la raison face au sentiment et à l'émotion ? Face au spectacle de l'émotion, la raison est impuissante. Le monde moderne se reconnaît à cette persistance à laisser le flot de la sentimentalité emporter toute trace d'exactitude métaphysique. Le Moderne croit n'être qu'un corps, et ce que ce corps éprouve, son sentiment, il se persuade aisément qu'il fait Loi !
De sa crainte, de sa haine, plus rarement de sa compassion, de son ennui même, le Moderne fait une réalité devant laquelle sont invités à se soumettre les Principes immémoriaux et les plus antiques et vénérables raisons d'être de l'humanité. Ce que recouvre l'expression admirable de «raison d'être», cette sagesse à la fois logique et ontologique, l'émotion moderne la récuse, car elle est une émotion de masse. Cette émotion massive, et passablement assommante, refuse la maïeutique de Socrate comme elle refuse l'aphorisme héraclitéen. Ce qu'elle exige, c'est le cri, le mot d'ordre vociféré de la propagande ou la rengaine du publiciste, l'opinion simple, la gestuelle physique dont la trouble ivresse le délivrera de son affreuse tristesse de n'être qu'une «subjectivité» parmi d'autres. Tel est l'enchaînement désastreux du mensonge moderne.
Pourquoi se laisser surprendre alors par la sourde hostilité qui accueille en ces temps toute spéculation intellectuelle ? Cette habitude est dans l'ordre des choses, elle est partie intégrante de la doxa moderne. Celle-ci n'est pas seulement indifférente à l'égard de la métaphysique, de la logique, de l'ontologie, de la gnose, de la théologie, elle se fonde sur leur radicale négation. La sentimentalité moderne est mue d'abord par ce souci d'éliminer, comme autant de survivances gênantes à ses desseins, toute trace de méditation métaphysique. Cette méthodologie effrayante que les inquisiteurs appliquèrent à la résolution du problème que leur posèrent les hérétiques, les Modernes s'en sont emparé pour l'appliquer indifféremment à toutes les formes de métaphysique traditionnelle pour autant que celles-ci s'ouvrent par le Haut sur la pensée pure ! Désormais le rappel à l'ordre, ou, plus exactement, à cette parodie d'ordre que constitue le monde moderne planifié se fait non seulement à travers quelques fausses autorités, retorses et vindicatives, mais par chaque «individu». La police totalitaire du monde moderne est bien celle du «tout un chacun». Loin d'être le produit (comme le voudrait la bonne conscience démocratique) de l'ingéniosité malfaisante de quelques-uns, cette police est bien, j'y insiste, la construction de la masse formée par l'agglutination des subjectivités idolâtres d'elles-mêmes.
La société de masse moderne, qui peut se nommer elle-même «démocratique» ou «libérale» après s'être saisie des termes de «nationalisme» ou de «socialisme», tient entre ses mains la possibilité d'anéantir la pensée. Ne faisons pas l'erreur de croire en la magnanimité de celle qui ne cessa de nous apporter des preuves sinistres de sa mesquinerie et de son âpreté. Rien ne nous prédispose autant à l'échec que de renoncer à user de quelques de ces mots, peut-être galvaudés, peut-être décriés, en lesquels pourtant se tiennent l'essence et la substance d'une vérité inaliénable à la force. Ces mots : idée, pensée, esprit, âme, éternité, sagesse, métaphysique, veillons à ce qu'une malencontreuse pusillanimité ne nous en interdise l'emploi. Si nous n'avons plus même la force d'énoncer ce qui nous importe selon une terminologie judicieuse, quitte à s'exposer à la désapprobation des médiocres, ne nous étonnons pas d'être ensuite privés de la réalité même que désignaient ces mots dont notre timidité nous interdisaient l'usage ! Les temps sont venus d'une reconquête sans ambages. Notre langue est notre bien : la défendre, ce ne sera point, comme certains, s'assigner au rôle banal de la défense d'une orthodoxie purement formelle, mais reprendre, à travers les mots délivrés des idéologies et des jargons, possession de cette subtile prosodie de l'âme qui autorise les libertés grandes et ces audaces métaphysiques dont le monde moderne ne cesse de nous déposséder.
Celui qui ne voit dans la pensée pure qu'abstraction, sans voir dans cette «abstraction» l'intensité et l'exaltation lumineuse de l'essence abstraite dans son vertige de transparence créatrice, celui-là, certes, ne comprendra pas davantage en quoi la pensée pure est aussi, dans son geste le plus haut, la manifestation de la présence poétique. Le monde lui-même, dans sa splendeur immanente, c'est encore par le survol de la pensée pure qu'il nous apparaît et nous enchante. L'ignorance de la pensée pure nous enferme dans une immanence d'où l'immanence elle-même nous devient indiscernable.
Toute œuvre d'art, qu'elle soit dans la simple danse du pinceau qui trace un idéogramme ou dans l'efflorescence tournoyante d'une chapelle baroque, naît de la pensée pure. L'existence de l’œuvre d'art est la preuve de l'existence de la pensée pure qui, avant de la tracer, de la sculpter, de la peindre en conçut le dessein et la mystérieuse nécessité. Comme la foi, qui en témoigne à sa manière, la pensée pure déplace des montagnes mais elle change aussi le monde en venant « sur des pattes de colombe ». Dans la plus grande confusion des forces, au moment même où l'on croit que ces forces emporteront tout dans le heurt farouche de leurs contradictions exacerbées, la pensée pure trouve un centre immobile : œil du cyclone.