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04/05/2004
Portrait d'un absent des lettres françaises
Matthieu Baumier, pourtant accaparé par le lancement de sa très belle revue La Soeur de l'Ange et la parution d'un recueil de nouvelles aux éditions A contrario, a consacré un long portrait (paru dans le numéro spécial des Amis de l'Ardenne consacré au Grand Jeu, en mars 2004) à l'un des oubliés de nos lettres, Pierre Minet, surréaliste surdoué, ami de Roger Gibert-Lecomte et de Daumal qui, par chance, ne tomba pas comme Breton dans l'ornière d'un engagement qui transforma la mystique en plate politique mais choisit au contraire de creuser la voie de la première pour laisser la seconde au Pape fulminant ses bulles d'excommunication.
Un auteur contrelittéraire par excellence donc, que la Zone du stalker permettra peut-être de faire mieux connaître, après nos portraits consacrés à Paul Gadenne et Gómez Dávila.
Voici ce très beau texte.
***
Pierre Minet
Du Surréalisme réactionnaire au christianisme conçu en tant que plus que réel
« Se dire que depuis longtemps peut-être l’homme est mort »
Pierre Minet, 1947.
La mort ?
Il faut imaginer Pierre Minet et André Roland de Renéville évoquant René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte au cours d’un de leurs dîners des années 60.
Quels mots ?
Oui, parlant de leurs amis d’antan, quels mots pouvaient-ils utiliser ? Des mots extirpés des corps de Minet et Renéville, mots redonnant vie à la mort, à l’absence de Gilbert-Lecomte et de Daumal. À ce plus que la mort que fut le Grand Jeu. L’on frissonne à imaginer cela, les deux survivants – perdus en une modernité dont ils ne reconnaissent pas grand-chose et à laquelle ils ne donnent que peu de crédit – nommant les deux absents. Il faut voir cela. Et quelle douleur, oui, quelle douleur que cela ! Quelle joie et quelle douleur Minet et Renéville devaient-ils ressentir ! D’avoir parcouru les rues nocturnes de Reims et de Paris en compagnie ou à la recherche de Daumal et de Gilbert-Lecomte, d’avoir vu celui-ci crever de trop d’héroïne, après être mort tant et tant de fois de la même chose, et d’avoir, aussi, entrevu celui-là se jeter dans le silence et la solitude corporelle, loin des hommes. Près des êtres et cependant loin des hommes. Il y a cela dans « ceux du Grand Jeu », cela, c’est-à-dire l’incroyable essence de l’amitié unissant les êtres, au-delà même de la mort. Et quoi la mort ! En 1962 ou 1963, quand Renéville et Minet conversent ensemble, se souviennent, relancent les noms de Daumal et de Gilbert-Lecomte dans la réalité du bitume parisien, les deux survivants ont perdu Daumal, Lecomte – mais aussi Max Jacob – depuis 1944.
Le début : entre Action Française et Surréalisme
20 ans.
Ils n’avaient même pas cela, 20 ans, quand ils se sont rencontrés. Même pas ces 20 ans là quand Gilbert-Lecomte tape doucement sur l’épaule de Pierre Minet. A quelle occasion ? Minet raconte la rencontre dans son roman autobiographique, La Défaite. Nous sommes en 1946, il dit, il reconstruit : « Pour l’instant je vendais chaque dimanche L’Action Française à la porte de la cathédrale. Royaliste ça me suffisait, nos princes en exil, la Gueuse, le nationalisme intégral. Charles Maurras le grand polémiste, je n’avais pas besoin de plus. Toujours en culottes courtes ! La canne à la main, une bouffarde à la bouche. Trop jeune pour être camelot, mais le plus crâne de tous. Je me répandais dans la ville, je hurlais mon canard sur les places, dans les faubourgs. En fait d’adversaires, je ne redoutais que mon père qui m’avait promis deux paires de gifles la première fois qu’il me rencontrerait ». Daumal et Gilbert-Lecomte ne sont pas encore là, ils arrivent, le surréalisme sous le bras, avant le Grand Jeu ; la rencontre s’annonce seulement. Pierre Minet est un jeune artisan de la Réaction. Jeune membre de L’Action Française. Il évoluera en termes de conception de la poésie et du monde, comme sur un plan métaphysique, s’éloignera des milieux royalistes : mais il ne renoncera jamais à son mépris ultra-individualiste des masses : « Horreur de cette majorité décidément bornée, décidément incompréhensible, décidément laide et immuable » écrit-il dans son Journal[1]. Ou encore : « L’humanité ne compte pas, il n’y a que des individus » (Journal, 1947).
Mais Daumal et Gilbert-Lecomte (lui, surtout, auquel Minet vouera sa vie durant une sulfureuse admiration) s’approchent du jeune militant, crieur de journaux de L’Action Française, en cette époque de Maurras et de Bernanos. Minet : « C’est par L’Action Française que j’ai connu Nathaniel et Gilbert. Le premier mai 1925. Je suivais le cortège des grévistes. Eux, un millier environ, moi tout seul, mes journaux sous le bras, m’époumonant à crier : Demandez L’Action Française, organe du nationalisme intégral ! Ils ne s’en foutaient pas tellement, m’insultaient en marchant, me crachaient au visage. Sur notre passage, les gens restaient bouche bée. Tout à coup, je sens que l’on me tape sur l’épaule. Je fais face. Gilbert était tout attendri ».
Phrère Fluet est né. Même si le Grand Jeu n’est pas encore là, s’il n’est encore qu’une ébauche : les Simplistes. Et encore ! Quelle ébauche ! Les Simplistes jouent déjà aux jeux dangereux de la métaphysique expérimentale, ils approchent de la mort, tentent d’autres états de l’être et regardent des bribes de l’évidence absurde plus tard définie par René Daumal. Cette limite extrême que l’humain peut atteindre en son état d’homme, sachant pourtant que cette limite est une frontière au-delà de laquelle se trouve le reste du réel ; réel que, du coup, l’homme ne peut atteindre en son intégralité tout en étant évidemment conscient de sa réalité, une réalité alors évidente et absurde en même temps. Une conscience des limites de l’être humain en même temps joyeuse et douloureuse. Les premiers textes du Grand Jeu ont insisté sur ce sentiment de l’enfermement dans le corps, et le parcours futur de Daumal, cette pratique à venir du corps est présente, déjà, en ces premiers textes.
Minet d’écrire : « La conclusion s’approche. Je me suis élevé au plus haut degré de la grandeur. Ah ! La formidable envolée à la recherche de la solution, la si utile solution. Total : rien. Rigolade insensée et crispante, parce que je me suis appliqué inconsciemment à détruire les seules chances de la subsistance. Maintenant je flotte. Il n’y a plus que moi dans une grande complication de couleurs uniformes. Que trouverais-je ? Et y a-t-il des coulisses invisibles derrière cette exposition de blanc ? ». Voilà le premier Pierre Minet, celui qui écrit dans la revue Le Grand Jeu et laisse les visions du poète s’exprimer en lui. Un Pierre Minet un peu naïf sans doute, loin de celui de l’après seconde guerre mondiale, loin du chrétien de la fin de la vie. Et cependant, il sait déjà qu’il y a quelque chose d’autre à comprendre dans le réel, quelque chose de plus vaste que cette prétendue réalité qui n’a d’autre souhait que de s’imposer à lui. Une telle connaissance est inséparable d’une relation au corps : « Attacher bien solidement mon corps afin que je le puisse quitter sans l’emporter avec moi. » (Minet, 1932). La réalité n’est pas le réel, elle en est (en partie) une prison : Pierre Minet le sent, il le sait et ses amis l’aident à le comprendre. Cela ne va ni sans mal ni sans remises en question, l’on ne s’attaque pas à l’ego comme cela, sans rien brûler. Au tout début, il reconnaît ne rien comprendre aux conversations métaphysiques et ésotériques de Daumal, Gilbert-Lecomte et Meyrat. Il ne parvient pas à suivre les longs développements de Gilbert-Lecomte ou Daumal au sujet des textes sacrés hindous. Il l’écrira dans La Défaite : « Les problèmes abordés me dépassaient, la métaphysique, pareille pour moi à de l’hébreu, l’ésotérisme, les mythes, Freud connais pas, et cependant j’écoutais Gilbert bouche bée, j’admirais son intelligence, je buvais ses paroles ». L’admiration pour René Daumal, une sorte d’amour pour Gilbert-Lecomte. Quelque chose du disciple aux côtés de maîtres et, cependant, quel âge ont-ils ? Ils sortent juste de l’adolescence et « montent » à Paris, bac ou non en poche. Un ensemble de poètes et d’intelligences extraordinaires, c’est avant tout cela Le Grand Jeu.
Les amis de Pierre Minet sont ceux-là que décrira Daumal en son Mont Analogue : ceux qui ayant déjà posé les deux pieds sur l’escalier de glace aident les suivants à atteindre la première marche. Ensuite, chacun gravit seul le chemin. Ou il chute. Hantise terrible de la chute, toute la vie durant, pour Pierre Minet. Accentuée sans doute par la vue de Gilbert-Lecomte, cette vie, cette chute permanente vers une mort terrible, l’overdose. Et tout ce qui va avec, avant surtout. Avant la mort, sale, quelque part dans un bouge. Seul et pitoyable. Et sans aucun doute cette jeunesse en compagnie des deux amis, sans compter les autres du Grand Jeu, oui, sans nul doute cette jeunesse (et la vue de la mort des deux amis) a-t-elle joué un rôle dans le devenir de Pierre Minet. « Et qu’importe qui je suis ? N’est-ce pas ce que je désire être qu’il est juste que je sois » écrit-il dans son Journal, en 1932. Pierre Minet est dans ces mots, aucun doute à ce propos. Cependant, Daumal et Gilbert-Lecomte vivent toujours. Pour une dizaine d’années encore. Ensuite, c’est un autre Pierre Minet, le même et cependant un autre, un Pierre Minet issu de la mort de ses amis. Un Pierre Minet qui leur en veut. D’être morts. De l’avoir abandonné. Pierre Minet, c’est l’abandonné. Il parlera de lui ainsi, en 1964, peu d’années avant sa propre mort : « La vie n’est qu’une conception. C’est la mort qui est une naissance ». Simple et facile à dire. Il faut pourtant avoir beaucoup vécu pour savoir cela profondément.
Ainsi, à travers Le Grand Jeu, puis au-delà, Pierre Minet est parti à la conquête de lui-même. A la recherche de Pierre Minet en ce corps qu’il lui faut subir mais qu’il considère comme une sorte de prison, à l’instar du premier Daumal. Sa recherche, il la conçoit à l’intérieur du surréalisme. Il côtoie Breton et ses proches, nombre sont ses amis, allant (comme Aragon et Soupault) jusqu’à le considérer comme un nouveau Rimbaud, tache terrible posée sur la poésie du jeune homme, de celles dont on ne se remet pas, quant bien même l’on oserait croire le contraire et vivre dans l’illusion de cette croyance. Minet a souffert de cela, c’est un fait. Il s’est longtemps considéré comme surréaliste, l’écrivant dans son Journal, et cela même s’il ne participait pas activement aux rendez-vous d’un groupe fluctuant. Le Surréalisme de l’avant guerre, ce ne sont pas seulement les réunions de café, c’est aussi cette incroyable sociabilité bâtie tout autour, chaque jour, chaque nuit, partout, dans tout Paris. Ce sont ces amitiés et ces travaux en commun qui se poursuivent au-delà des procès et des exclusions. Longtemps Pierre Minet s’est affirmé surréaliste. Et puis : « Le surréalisme est une tentative d’acclimatation du monde extérieur au profit de l’individu. Oui, il est l’expression la plus aiguë, la plus outrancière de l’individualisme bourgeois, petit bourgeois, ou individualisme tout court, comme il vous plaira ». Nous sommes en 1947, Breton rentre à l’instant à Paris et affronte Tzara dans l’amphithéâtre Richelieu de la Sorbonne. Puis, plus tard, vient le mépris : « Je donnerais cent mille André Breton pour un Beethoven ». Nous sommes en… 1968. Il n’est pas besoin de développer les raisons qui imposent encore le purgatoire des Lettres à la silhouette de Pierre Minet, le nouveau Rimbaud d’un Aragon ou d’un Soupault. Il est des phrases longues à s’éteindre, des opinions interdites.
Des attitudes aussi. Pierre Minet s’est éloigné du surréalisme à mesure qu’il avançait dans une voie propre, individuelle, une voie marquée par la présence/absence permanente de la femme, la femme réelle en la personne de l’américaine Lillian Fisk, l’autre femme aussi, la femme éternelle, celle de la Sagesse des Anciens. Et de cela, de cette quête nostalgique sur la sente de l’absence et de l’oubli est née une recherche métaphysique inséparable d’une conception réactionnaire du monde. Pierre Minet est véritablement un poète, c’est-à-dire un voyant (Rimbaud encore ! Mais celui de Renéville). Un poète, un voyant. Un métaphysicien. Le Grand Jeu, en somme, celui de la métaphysique expérimentale. Il ne faut jamais oublier cette dimension là du Grand Jeu, dimension qui fait être ce Grand Jeu et ses poètes. Ils sont là, sur ce précipice, entre le réel et le plus que réel, à la charnière des mondes, à la charnière de ce monde qu’ils sont, chacun d’entre eux, tout en n’étant pas le monde, l’autre, l’extérieur, cette altérité terrible qui est là et qui ne l’est pas. Cette absurdité. Ils sont là, dans cette recherche, dans ce désespoir. Ils faut provoquer le désespoir des hommes ont-ils pu écrire. Pour que l’humain redevienne libre. Ils ne font pas des vers, ils jouent le jeu. Et l’expérience est dangereuse.
Alors Pierre Minet poursuit la partie. Il va au-delà, plus loin, il quitte les rives du surréalisme et aborde à l’endroit où ses pas de poète/voyant/métaphysicien le conduisent : au sein du christianisme. Que le surréalisme ait pu conduire un de ses proches au christianisme, voilà qui ne manquera pas de mériter censure. Pierre Minet le sait bien : il n’existe pas. Il se laisse conduire : « L’écrivain n’est pas selon moi un créateur. Il ne conduit pas. Il est conduit » (Journal, 1949). Phrase programmatique. Résumé de la conception de l’écriture développée dans les arcanes du surréalisme autant que dans celles du Grand Jeu. La volonté abandonnée entre les mains du réel agissant… Il faudra bien s’habituer à cela : le Grand Jeu est une expérience métaphysique plutôt qu’artistique. Ou pour le dire mieux : le Grand Jeu renoue avec l’art réel, celui qui est inséparable du sacré. André Rolland de Renéville écrira toute sa vie pour montrer cela. A l’évidence, Pierre Minet considère que cela vaut autant pour le surréalisme. Et sans doute cela viendra-t-il au grand jour en son temps : le surréalisme comme expérience artistique complète, soit inséparable du sacré et de la métaphysique expérimentale. La démarche demande un renversement des perspectives et implique de considérer les expériences politiques des surréalistes au cours des années 20 et 30 pour ce qu’elles sont : des expériences provisoires. Des échecs aussi. Celui de Breton fuyant les cellules du Parti… Puis, il y a une longue vie du surréalisme après la seconde guerre mondiale (plus de 20 ans) et cette vivacité du surréalisme conduit les membres du groupe, Breton en tête, sur les pas de René Alleau comme sur ceux des alchimistes. Et ce ne sont pas seulement des postures, ce sont des voies de recherche. Pourquoi insister sur cela, ici ? Pour dire les choses autrement, et peu importe le sentiment de provocation que cette phrase peut induire : le surréalisme d’après 1947 (20 ans !), le surréalisme d’Arcane 17 et des projets de revues comme Supérieur Inconnu revient à une source. Celle découverte ou remise à jour par les membres du Grand Jeu dans les années 20. Daumal sait cela quand il répond aux attaques et aux procès, quand il dit à Breton que les jeux du surréalisme ne sont pas encore le Jeu. Sans doute sait-il aussi que le surréalisme prendra la sente du véritable plus que réel. Et j’insiste à ce propos car ce renversement de perspective est à même d’expliquer les liens non distendus entre nombre de membres du groupe surréaliste et anciens membres du Grand Jeu.
Du Grand Jeu conçu comme avant-garde du surréalisme. Oui, c’est bien de cela dont il s’agit.
Ce Breton existe : celui qui, en 1953,[2] insiste sur l’importance de l’œuvre de René Guénon, tant sur le plan de la critique du monde moderne que de « l’attrait de cette pensée dite traditionnelle ». Ecrivant surtout que le penseur de la Tradition installée au Caire est parvenu à dégager « la métaphysique des ruines de la religion qui la recouvraient ». L’on peut continuer à exclure toute forme de pensée relative au sacré du surréalisme, cela ne traduit qu’une chose : un aveuglement volontaire. Le surréalisme, comme le Grand Jeu, n’est pas réductible à l’idée de révolution concrète, même si évidemment il est aussi cela. Si l’on refuse de regarder cette réalité, il est impossible de comprendre des parcours comme celui de Pierre Minet.
Les dictionnaires d’histoire littéraire ignorent Pierre Minet. Ceux du surréalisme l’évoquent à peine. Les ouvrages consacrés au Grand Jeu répètent la tarte à la crème du « jeune poète brillant et rimbaldien » à la remorque de Gilbert-Lecomte, faisant mine d’ignorer le Minet d’après. Comme s’il n’avait pas écrit de romans, comme s’il n’avait pas continué à participer à la vie littéraire. Comme si Pierre Minet, à l’instar d’André Rolland de Renéville, avait cessé d’être après le Grand Jeu. C’est que le Minet du Journal écrit que « de toutes mes forces, de toute mon espérance, je m’achemine vers un point que je brûle d’atteindre et qui a Dieu pour centre » (1968). A l’évidence, cette conception du point suprême appelé de ses vœux par le Breton des Manifestes ne semblera point orthodoxe en terres surréalistes. Il n’empêche qu’elle est.
La Femme et le chrétien
« Mort, je m’égrènerai en toi
Et non pas seulement mon corps
Mais aussi mes bonnes mes mauvaises
pensées
Tous les chemins que j’emprunterai
revivront en Toi
Je veillerai dans ta chair, pour
l’émouvoir
Et ton esprit recevra le mien
comme un vent –
Tu ne cesseras de m’écouter –
Enseveli en Toi, pour que Tu me chantes… »
(1932)
Au cœur du travail de Pierre Minet, se pose une question : « Qu’est-ce que la femme ? » (Journal, 1947). Aussi étrange que cela puisse paraître de prime abord, une telle question, dans l’œuvre de Pierre Minet, est inséparable de son christianisme. De cette quête à travers lui, vers lui. De cet affrontement avec sa propre ténèbre (La nuit délivre, écrit en 1948 ce lecteur de Jean de La Croix). Les écrivains sont cela, ceux qui affrontent en souffrance l’ombre qu’ils sont aussi. Car « Il faut vouloir toujours se tenir au-dessus de soi pour comprendre que l’on est au-dessous, vouloir le bien pour prendre conscience du mal dont on est fait, et agir envers soi-même comme envers un animal méchant, sot, dangereux, et qu’il faut dresser » (Journal, 1943).
L’on connaît un Pierre Minet malheureux et amoureux. Malheureux parce qu’amoureux. Contraint de ne point écrire l’œuvre attendue à cause de son incapacité à écrire et aimer en même temps. Ce n’est peut-être pas entièrement faux. Cependant, cette conception de l’être écrivant Pierre Minet est, me semble-t-il, une façon involontaire de perpétuer l’image romantique que Minet passa l’essentiel de son existence à combattre : celle du nouveau Rimbaud, du poète maudit. Il est vrai que Minet s’insurge régulièrement contre son incapacité à écrire (particulièrement au moment même où il écrit, lors des phases régulières de rédaction de son Journal). Il s’en prend aussi violemment aux femmes de son existence, à la façon dont elles le contraignent. Mais ces femmes sont secondaires, au fond. Ce à quoi s’en prend Pierre Minet est plus profond (et en même temps plus banal pour un écrivain) : « Au fond, c’est la recherche de l’amour. Une détresse qui n’éclôt pas, qui ne se précise pas. Mais parfois je la sens vivre en moi et je suis tenté alors de convertir une quelqu’une en une émouvante, une douloureuse Elle. L’amour, c’est comme une graine dont on sème l’inconnue, et qui pousse et qui donne son fruit avant la rencontre, les premiers mots » (Journal, 1940). Bien sûr, il y a des femmes. Mais l’on peut écrire au sujet de Pierre Minet l’atroce chose suivante : cherchant l’amour, personnifié en l’être féminin, Pierre Minet n’a rencontré que des femmes. Jusqu’au christianisme assumé. Jusqu’à la vision qu’il ne serait point d’amour véritable autrement qu’en Dieu « Vouloir ne signifie rien, s’il n’y a derrière la volonté, la force irrésistible de l’amour » (Journal, 1964).
Le travail de Pierre Minet est œuvre de libération de l’être par une recherche métaphysique centrée sur la Sophia, l’éternel féminin du christianisme ou la femme ultime de Abellio (La fosse de Babel). « Aimer la femme, c’est parfois accéder au plus grand désintéressement », peut-il écrire dans les pages de son journal au cours de l’année 1958. Et cette recherche en intériorité n’est pas séparable des autres aspects de la pensée de Minet, de sa relation au monde, à la littérature ou au corps : « Je crois en Dieu parce que je ne puis me résoudre à limiter l’homme à l’homme. Parce que tout m’appelle au dehors. » (Journal, 1940). Bien entendu, l’on pourrait diviser Pierre Minet en plusieurs morceaux, comme le veut l’usage dès qu’une partie d’un écrivain ou d’un mouvement pose difficulté, ne va pas dans une direction acceptable. Il serait sans doute possible de dire que Pierre Minet s’est éloigné du surréalisme et du Grand Jeu en allant vers le christianisme. Comme il est encore d’usage de considérer le surréalisme comme défunt après… 1932. Ou 1924. Il y a du comique troupier dans les comportements d’usage. Il ne sert à rien de souhaiter briser l’unité de l’écrivain : ce Pierre Minet devenu chrétien est encore celui du Grand Jeu, celui qui vendait l’Action Française à Reims. Il l’écrit ainsi, en 1966 : « J’ai vu le Diable. Voilà bien cinquante ans, un soir, à Reims, rue de la Renfermerie, tandis que j’entrais dans ma chambre. Il m’est apparu dans la glace de l’armoire. Non pas ignoble, peut être cornu, tout à fait le Méphistophélès de Gustave Doré. Je ne crois pas avoir été effrayé » (Journal, 1966). En Pierre Minet, « l’impossible » et le non rationnel sont des expériences réelles. Minet a vu le Diable, ce n’est pas rien. Il y a amplement de quoi devenir chrétien, de quoi accepter le sacré et le christianisme en tant que plus que réel. Alors, le Pierre Minet désabusé, le Pierre Minet en retrait, perdu, quel est-il en réalité sinon celui qui s’abandonne chrétiennement à la volonté divine ? Et quelle différence au fond avec cet abandon appelé de leurs vœux par les animateurs de la revue Le Grand Jeu ? C’est cela qu’affirme Minet en 1958 quand il écrit que « Ce que Dieu veut de l’homme, c’est qu’il trouve sa joie à s’abolir, et que chacun de ses efforts aboutisse au renoncement. Plus nous nous détachons des images de ce monde et plus nous progressons dans la vie de Dieu » (Journal, 1958). Minet, le renonçant. Daumal a écrit la même chose. Que l’acteur de la vie est celui qui s’est détaché de cette même vie. Que ne point agir est agir véritablement. Que le moteur est immobile. Nous sommes au cœur du sacré, au cœur de la vie des membres du Grand Jeu. Le Jeu se joue ici. Et La défaite ne dit pas autre chose : « Il me faut revenir sur ce grand secret dont je conserve aujourd’hui la connaissance mais qui ne me sert plus parce que j’ai perdu ma pureté première, que tout m’est devenu difficile, à commencer par la joie. Savoir, mais non pas abstraitement, savoir encore une fois que la vie est simple comme on sait que le ciel est bleu parce qu’on le voit, que le tonnerre gronde parce qu’on l’entend, reconnaître de visu cette simplicité, céder à son évidence ». Pierre Minet est l’auteur de ces lignes mais l’habitué des textes du Grand Jeu se trouve en terres connues. L’entière vie de ces hommes a été marquée par l’expérience vécue en commun et leurs parcours ultérieurs, quand bien même peuvent-ils être éloignés, n’en sont pas moins un prolongement de cette expérience.
Ainsi, la quête de Pierre Minet n’est pas « littéraire » au sens restreint où nous pourrions entendre cela aujourd’hui, sur fond d’arrivisme, de carriérisme et de recherche effrénée de la sacro-sainte reconnaissance. Comme si cela avait le moindre sens. Non, Pierre Minet est engagé à des lieues de ce type de préoccupations ridicules. Il cherche ce qui fit sens, de tout temps, au cœur de l’acte artistique : « La liberté qu’il importe de prêcher n’est pas une liberté sans grandeur. Elle ne se ramène pas simplement à délivrer les instincts, le désir. Nécessairement elle doit mener l’homme à lui-même et lui faire rencontrer le Dieu qu’il contient. Car autant d’hommes autant de dieux » (Journal, 1947). Le christianisme de Minet est celui de Maître Eckhart, d’Hildegarde von Bingen. Le christianisme des mystiques. Celui de l’intériorité et des lecteurs assidus de Jean.
Et c’est cette conception du sacré associée à sa vision individualiste de l’étant humain qui conduit Pierre Minet à confirmer une conception politique du monde fortement anti-moderne et opposée au Progrès en tant qu’idéologie. Il écrit ainsi que « Ce qui est proprement inacceptable, c’est la négation du drame éternel de l’esprit au profit du drame social. C’est ce matérialisme souverain dans lequel il faudrait faire tenir l’homme tout entier » (Journal, 1946). A cette date, Minet est toujours ce poète qui considère la poésie comme l’expression de la vision du poète, il est toujours l’artiste qui se considère (parce que cela est, tout simplement) comme surréaliste. L’époque du rejet de Breton approche. Elle n’est pas là, encore. Et il apparaît ainsi, en la personne de Pierre Minet, qu’il fut possible, au mitan du XXe siècle, d’être surréaliste et anti-progressiste. Voilà qui mérite d’être souligné. Pierre Minet, surréaliste et réactionnaire. Il le dit et l’écrit sans gêne aucune : « Je vais pouvoir m’abandonner au côté profondément réactionnaire de mon caractère. Car je m’aperçois qu’il n’a rien de grotesque, qu’il est parfaitement légitime et digne tout à fait d’être exprimé » (Journal, 1947). Et ce constat induit obligatoirement une posture d’écrivain en cette année 1947, année des listes noires. Pierre Minet est homme de la rectitude, à l’image de Jean Paulhan, et il prend une position qui nie le jugement moral et un certain terrorisme à la mode : « Même un surréaliste comme moi ne peut pas être tenté de laisser là, au moins provisoirement, Breton pour Sachs » (Journal, 1947). Bien entendu, la question n’est pas celle de la défense de la collaboration et des collaborateurs. Elle est celle du rejet de la chasse à l’homme engagée contre ceux qui ont noirci des pages de journaux quand l’amnistie sauvait les tueurs véritables au service des nazis. Les boucs émissaires, cela cache souvent bien des culpabilités. Ce qui ne signifie aucunement que le comportement d’un Maurice Sachs durant la seconde guerre mondiale fut respectable, bien au contraire. Juste que la justice à deux vitesses n’est jamais une justice juste. Avec le recul, une position comme celle de Pierre Minet apparaît à la fois courageuse et juste : elle fait passer la complexité de l’être avant les règlements de compte. Voilà qui rappelle le comportement d’un Malraux ou d’un Paulhan vis-à-vis d’un Drieu La Rochelle. Les âmes droites ont de la postérité. Et d’ailleurs, l’âme droite n’est pas forcément exclusive de certains emportements et énervements : « Quel monde ! Quel monde ! Quelle époque de décadence ! Comment ne serait-on pas passéiste ? C’est la prodigieuse hypocrisie de tout cela qui dépasse l’entendement ! Aucune période de l’histoire n’offre le spectacle d’un tel affaissement. Jadis, les faiseurs de système avaient tout de même du goût, de la pudeur ; un respect de la vie, une considération pour l’esprit qui tendent aujourd’hui à disparaître totalement. C’est le règne des cons ! Quelle misère. » Pierre Minet évoque ici ce qu’il voit autour de lui en 1942. Ses propos ne manquent guère d’actualité.






















