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04/03/2004

Seul contre tous ?

Bien évidemment, toute manifestation d'une ridicule solidarité entre intellectuels auto-proclamés me fait monter, comme le disait Flaubert, la m... à la bouche. Dans son fulgurant portrait de Joseph de Maistre, Cioran écrivait à peu près que le désespoir de l'homme de gauche était de combattre au nom de principes qui lui interdisaient le cynisme... J'ai envie de rajouter : ainsi que toute pudeur et honnêteté intellectuelle.
On ne peut, d'un côté, aimer les destinées de quelques génies solitaires, tenter de comprendre l'horrible souffrance qu'ils payèrent pour prix de leur écriture et, de l'autre, pouvoir prétendre comprendre (je ne parle pas même de tolérer...) les simagrées de quelques milliers de petits imbéciles syndiqués qui jouiraient du monopole de l'intelligence. Rimbaud, sans doute l'une des références pieuses de nos amuseurs publics n'aurait pas signé le pitoyable Appel, ce dont ne se doutent pas même nos intermittents : il aurait apostrophé ces crétins qui sucent l'Etat comme s'ils étaient des lamproies vidant une carcasse qui n'en finit pas de couler. S'il l'avait tout de mêm fait, puisque nos petits pontes prétendent que le poète fut communard, ç'eût été pour consummer une rage qui, de toute façon, sur les faces blêmes de nos manifestants, n'aurait pas même pu déposer quelques larges taloches...
Cette cabbale bien-pensante me fait songer à l'extraordinaire analyse de l'oeuvre de Jacques Derrida, sans doute l'un des éminents signataires du torchon agité par Les Inrocks, écrite par un certain Marc Goldschmidt, essai larmoyant (à côté duquel le pathétique bouquin de Patrick Kéchichian sur Ernest Hello semble un modèle de continence monacale !) qui n'en finit pas de s'extasier devant l'irrécusable probité intellectuelle de celui qui fut traité par Steiner de petit monsieur, l'universitaire terminant son essai, quasiment par un appel à la révolution prolétarienne ! L'essai est paru en poche, dans la collection, pourtant intéressante, de l'Agora. Il est vrai que le marché derridien, qui alimente les boudoirs roses de tout ce que Paris compte de bourgeoises tiers-mondistes et aisément psychanalysables, est plus que juteux...
Steiner, c'est sûr, déteste Derrida et sa clique de déconstructeurs (réserve faite toutefois de Paul de Man...) : il connaît mal les ouvrages de ce French doctor qui, souvent, témoigne d'une réelle intelligence de lecture même si les présupposés revendiqués par l'auteur sont, après tout, eux aussi, à leur tour, soumis strictement au régime lessivant de la déconstruction...
Il faudrait donc déconstruire Derrida, y compris par l'humour fulgurant comme l'a fait Boutang et, plutôt que de se lamenter sur le terrorisme intellectuel propre à la Rive gauche, organiser, depuis un Haut-chäteau, un contre-terrorisme. En somme, retrouver les vieilles techniques du Vieux de la montagne pour, après avoir infiltré les réseaux gauchistes, les faire imploser, à tout le moins les mettre à mal...
Évidemment, il me faut immédiatement ajouter que je ne décèle aucune intelligence, aucune connaissance d'un quelconque art de la guerre et encore moins de volonté dans les rangs clairsemés des intellectuels dits de droite...
Comme Dantec l'écrit, le temps des cryptes et des souterrains est revenu, ce qui me fait songer à ces chrétiens des catacombes que Bloy appelait de tous ses désirs...
Reste à savoir s'il se présentera quelque auteur assez fou pour se réjouir publiquement d'un nouvel incendie du Bazar de la Charité...